Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Naufrage - texte libre

NAUFRAGE

 

Paul P. PRISCA

 

Nouvelle

 

 

Vous en dire plus  ? Je ne peux rien vous dire de plus. J’avoue, je l'ai tué. Je n’ai rien à ajouter !

 

- . . .  

 

Des détails ? Pourquoi faire ? D'ailleurs vous les connaissez les détails ! Nous étions seuls à la maison, il était neuf heures et demie, la nuit était tombée. Nous étions assis chacun de notre côté, en silence. C’est simple, je me suis levé, je suis passé derrière lui, je l'ai étranglé. Que pourrais-je ajouter ?

 

Je vous ai dit ce que j'avais à dire, la suite vous appartient, à vous de décider de mon sort. Vous pouvez me libérer ou me couper la tête, me jeter en prison pour dix ans ou toujours, peu m'importe !

 

- . . .  

 

Des explications ? Des raisons ? Allons donc ! Elles ne serviraient à rien ! A-t-on besoin de savoir pourquoi un homme en tue un autre ?

 

Ah oui ! Pour une justice plus humaine, adaptée à chaque cas ! J’oubliais, la loi du talion n’est plus au goût du jour ici, sans parler des fameuses "circonstances atténuantes". Soyons clairs, l'assassinat d'un homme par un autre est un fait tragique, définitif, immuable, et, pour ceux qui l'aimaient, la perte est éternelle. Je ne puis, ni vous non plus d'ailleurs, revenir là-dessus. Rien ne peut atténuer mon crime. Atténuer ma peine ? Peu me chaut ! De plus, n’ayant rencontré aucune de ses connaissances, je ne sais comment on pourrait atténuer leur chagrin éventuel.

 

Vous pouvez tourner les choses comme vous voulez, dans mon cas, vous n'en trouverez pas de "circonstance atténuante". Je ne l'ai pas étranglé sous le coup de la colère, ou "par hasard", un "hasard malheureux" bien sûr dans ces cas là ! Non, je l'ai tué car telle était mon intention. J'y pensais depuis des semaines, des mois. Oui,  préméditation est le mot qui convient, je l'ai longuement préparé et médité cet acte.

 

C’est vrai, au début j'ai rêvé du crime parfait, de l'accident tragique. J'ai imaginé dix, vingt, cent scénarios différents, ayant tous le même objectif : sa mort sans ma mise en cause. Jusqu'à cette révélation : je veux sa mort, pourquoi ne pas la revendiquer ? Ce désir de le tuer, pourquoi ne pas l'assumer jusqu'au bout ? Pourquoi m'en cacher ?

 

Soudain tout est devenu simple, évident ! Comment vous décrire ma sérénité à ce moment-là ! Oui, je l'ai assassiné avec préméditation et sérénité, mes deux complices ! Avouez qu'elles sont bien peu atténuantes !

 

- . . .

 

Ah, sur ce point vous avez raison, c'est évident, je ne l'ai pas tué pour rien. Tous nos actes, je crois, ont leur motivation, alors pensez, un meurtre ! De là à dire que sa mort me profite ... Quoique, dans un certain sens ...

 

Oh, après tout, pourquoi ne pas vous raconter. Vous semblez avoir du temps à perdre … moi, du temps, j’en ai a revendre.

.   .   .   .   .   .   .

 

Il y a des occasions ou chacun de nous peut avoir à décider, à choisir. Pas toujours consciemment je sais bien, ou tout au moins pas toujours en pleine connaissance de cause. Les événements nous semblent parfois dépendre d'une volonté. La nôtre ou une autre ? Qu’importe, une volonté !

 

Si l'on se place à une autre échelle, considérant plusieurs individus, leurs rencontres, cette impression s'estompe. Je ne crois plus que l'on puisse, le plus souvent, invoquer l'existence d'une volonté derrière toute circonstance (sauf à croire en dieu … mais alors, reste à savoir lequel … rude question). Simplement on se contente, le plus souvent, d’invoquer le hasard. Personne ne sait vraiment pourquoi les choses se passent ainsi, ni comment elles iront demain.

 

Le hasard ! … Le hasard c’est pratique, et … il a souvent bon dos.

 

Toutefois, sans le vouloir, le hasard en fait parfois de bonnes (il en rate, à mon avis, plus qu'il en réussit, un peu comme à la loterie on perd plus souvent qu'on ne gagne), en tout cas, me concernant,  c'était pas mal.

 

Tout a commencé, pour moi, il y a un peu plus de six ans. En préambule je dois préciser que je nage très mal, barboter indiquerait mieux ma capacité en ce domaine, encore me faut-il une eau calme et, à la moindre crainte, la sensation de mes pieds sur le fond !  

 

Seulement, j'adore pêcher, en mer qui plus est ! Je veux des étendues infinies. Je déteste les étangs bornés, les torrents filiformes. Il me faut l'immensité, pour m'y perdre disais-je. Quand je disais cela je ne croyais pas si bien dire.

 

J'ai longtemps pêché du bord, assis sur des rochers pointus à lorgner les espaces au-delà, à rêver de m'affranchir du rivage. Simplement je n'osais pas. Me sachant trop mal à l'aise dans l'eau j'appréhendais de m'élancer à sa surface. Je restais ainsi, pendant des années. Jusqu'aux vacances d'il y a six ans, lorsque, pourrait-on dire, je me suis jeté à l'eau.

 

Pour mes congés de cette année-là, j’ai acheté un bateau en plastique, léger, muni de deux rames et d'un grappin. J’allais ainsi, pensais-je, accroître mon domaine de pêche, me promettant de ne pas dépasser quelques dizaines de mètres au plus du rivage.

 

Le moment tant attendu des congés arriva. J'étais seul. Je m’installais dans un camping. Chaque jour je prenais ma voiture pour aller m'installer en divers lieux. Je les choisissais les plus solitaires possibles, dans la mesure ou ils restaient accessibles bien sûr ! Le soir en rentrant au camping, quelques fois, mes prises étant abondantes, j’en distribuais une partie à des voisins. Ainsi se passaient mes journées.

 

Au fil des jours, je m'enhardis jusqu'à me retrouver parfois à plusieurs dizaines voire une centaine de mètres du rivage. Peut-être plus certains jours.

 

J'abordais la dernière semaine de mes vacances. J'avais découvert, à une douzaine de kilomètres du camping, une zone assez poissonneuse où j’allais plusieurs fois. Devenant un habitué du lieu, je finis par pêcher assez loin du bord. Ce jour-là le vent s’est levé, lentement. Puis il a forci. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite. Il venait de la terre. Lorsque je m'en suis rendu compte, je rangeais vite mon attirail, levais mon mouillage et fis force de rames. Ce fut une erreur. Le vent gagnait rapidement en souffle et je ne pouvais lutter ! Il me fallut un peu de temps pour prendre conscience de ma dérive. Vite vite je jetais mon grappin.  Il ne touchât pas le fond !

 

Alors j'ai eu peur, j'ai eu peur comme jamais je n'avais eu peur de ma vie. Il n’y avait personne en vue, aucune embarcation au large. En une seconde je n'ai eu aucun espoir de m'en sortir, un trou immense en moi m'aspirait, et je tombais. J'ai du hurler. Enfin, je l'imagine, j'ai si souvent essayé de me remémorer ces instants par la suite, mais rien ! Jamais jusqu'alors je ne n'avais découvert combien notre mémoire est limitée, ridicule même : je n'ai jamais pu reconstituer ce qui s'est passé en moi ni retrouver mes sensations du moment. Les mots mentent, le vide, la chute, comme c'est loin d'évoquer quoique ce soit d'approchant ces quelques secondes de mort ! Il faudrait ajouter le hurlement de la tempête de sable, le grondement sourd de la cascade qui se fracasse, le bruit tourbillonnant du maelstrom avalant tout, le cri d'effroi de l'animal abattu en plein effort, le tout se mêlant en une fraction de seconde. Toutes ces évocations sont impuissantes à restituer cet instant de terreur. Rien de cela ne m'aide, ni vous non plus.

 

Des heures suivantes je ne peux rien dire. Étais-je prostré ou détaché ? Anxieux ou serein ? Je ne sais.  La mer était-elle tranquille ou démontée ? Nul souvenir. Combien de temps s'est-il écoulé ? Impossible à préciser, mais sûrement plusieurs jours. J'ai du m'enfoncer dans une sorte d'hébétude d'où tout ressenti me semble-t-il était exclu. Sans doute étais-je mouillé, transi, affamé. Je ne le sais pas non plus. Il n’y avait plus personne en moi pour transformer ce que je vivais en souvenirs. Il me reste, de cette immense dérive de mon bateau et de mon être, le souvenir d’un temps qui s’étire, de nuits froides, de jours brûlants, de soleil qui monte et qui descend. Puis un choc.

 

Je n'ai jamais pu élucider son origine, ce n’est pas faute d’avoir retourné la question dans tous les sens, et Lui refusa toujours de me dire comment notre « rencontre » avait eu lieu. Nous sommes-nous heurtés par hasard ? M'a-t-Il vu et accosté volontairement ? À toutes mes questions, Il répondait par un "à quoi bon" péremptoire. Et à quoi bon en effet ?

 

.   .   .   .   .   .   .

 

Quand je revins à moi, j’étais bien. Le lent « poum poum » du moteur marin avait un effet tranquillisant, sécurisant. J’étais allongé sur une banquette moelleuse, j'étais détendu, serein, nulle angoisse, nul sursaut, seulement bien. Peut-être m'avait-Il donné un sédatif ? La cabine était dans la pénombre, Il était assis près de moi, je ne voyais pas Son visage.

 

Nous avons bavardé un moment, et je garde le souvenir de la totale sérénité dans laquelle je baignais. Je ne relevais pas alors sa réponse lorsque je Lui dit que je Lui devais la vie : « c'est bien ainsi que je l'entends ».

 

.   .   .   .   .   .   .

 

J'étais à son bord depuis trois jours, à l'avant du bateau, vêtu d'un polo et d'un pantalon blancs qu'Il m'avait prêtés, j’avais mangé, bu, je m’étais reposé. J’avais dormi. Assis à l’avant du bateau, je regardais l'étrave fendre l'eau tranquille lorsqu'Il s’approcha pour me proposer une bière dans la cabine de pilotage.

 

- Il ne faut pas compter sur la bienveillance du hasard, me dit-Il, pour certaines personnes il y a une donnée supplémentaire : la chance, êtes-vous chanceux en général ?

 

- Pas vraiment, j'aurais même une légère tendance à la déveine. 

 

- Dans ces conditions, parti comme vous l'étiez, avec quelques milliers de kilomètres à parcourir sans le moindre obstacle, vous auriez certainement eu bien peu d'occasion d'en réchapper, non ?

 

- C'est vrai, je ne vous remercierai jamais assez.

 

- Nous n'en sommes pas là … et votre conclusion ?

 

- Cette fois j'ai eu de la chance !

 

- Comment en être sûr ?

 

- Je ne comprends pas …

 

- La chance, comment êtes-vous sûr d’avoir eu de la chance !

 

- Ma foi, je dérive sur l'océan, pendant je ne sais combien de temps, je suis recueilli par un bateau ! C'est quand même pas mal non ?

 

- Certes ! … Toutefois, réfléchissez, est-ce vraiment "de la chance" ?

 

- Je ne sais pas expliquer … en tout cas j'en suis bien content, ajoutais-je en riant, comme on dit hein, une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, enfin … quand il s'agit de la sienne.

 

- Alors vous donneriez tout pour votre vie ?

 

- On peut sans doute le dire comme ça.

 

- Et bien d'accord, j'accepte !

 

- Quoi ?  

 

- Nous sommes à environ mille kilomètres des côtes françaises maintenant. Votre disparition n'a pas suscité beaucoup de commentaires, personne n’a lancé d’alerte, aucun avis de recherche n’a été émis, personne ne s'attend plus semble-t-il à vous revoir. Ne pas vous retrouver est un fait accepté; vous donneriez tout pour vivre ? Soit, je suis preneur ! Je vous propose le marché suivant : ou vous repartez dans votre canot pour poursuivre, avec de la chance, votre vie ailleurs, ou vous restez ici et votre vie m'appartient, totalement, sans recours ni limitation, sans fin non plus. Vous avez le choix entre tenter une nouvelle chance ou assumer complètement celle-ci.

 

- Ais-je vraiment le choix ?

 

- Absolument. Sans doute même pour la première fois de votre vie le choix est-il aussi clair, aussi simple, aussi définitif, deux possibilités seulement. Réfléchissez, vous avez le temps. Il est dix heures, votre canot est toujours attaché à l'arrière, il y a juste un nœud à défaire pour le larguer. Ce sera fait demain à dix heures. Vous avez vingt-quatre longues heures pour choisir votre bord.

 

.   .   .   .   .   .   .

 

Dans mon état normal ma tête ne marche pas trop mal. Je me croyais bien remis de mon aventure. Ce n'était pas le cas.  Il se leva, me laissant seul. Ma tête tournait à vide. Impossible de comprendre ce qu'Il m'avait vraiment dit, de percevoir si c'était sérieux ou non. Le choix évoqué avait-il un quelconque sens ? Comment imaginer les conséquences de l'une ou l'autre voie proposée par cette alternative. Je n’y parvenais pas. Sans doute connaissez-vous cette impression d’"être dans la lune", vous voyez … et ce que vous voyez est en surimpression, perdu entre le proche et le lointain; vous entendez … et ce que vous entendez est un murmure qui vient d’ailleurs, de l'arrière, un murmure dans lequel vous pensez reconnaître des mots. Mais ils ne veulent rien dire, ils ont des sonorités mêlées, à la fois familières et étranges, vous ne les comprenez pas.  

 

Ma journée se passa ainsi, mes yeux captaient des filigranes, mes oreilles des furtitudes*. J'ai erré, je L'ai croisé, ici ou là, silencieux, transparent. J'ai regardé la mer. J’ai écouté le vent. J’ai rêvassé aux étoiles. J’ai goûté le sel des embruns sur mes lèvres. J’ai dormi aussi, mangé et bu sans doute.

 

Nous n'avons pas échangé une parole.

 

.   .   .   .   .   .   .

 

J'étais à l'arrière du bateau, on entendait la radio. Il était à la porte de la cabine de pilotage. Il est descendu sur le pont, passant près de moi, s'est immobilisé.

 

Soudain Il a tendu le bras vers la cabine; dans ma torpeur j'ai entendu une voix annoncer les quatre "tops" de dix heures.

 

Top, top, top, top. Quatre tops. Voilà, c’est fait. Il s'est baissé, a défait le nœud de cabestan, a lâché la corde.

 

Emporté par le flot tourbillonnant à l’arrière de son bateau, mon minuscule youyou s’est éloigné. Il s'est relevé, s’est approché et, sans rien dire, Il a posé sa main sur mon épaule pour me faire pivoter et me pousser doucement vers l'avant.

 

.   .   .   .   .   .   .

 

Choisir, ne pas choisir, sauriez-vous m'expliquer ce que j'avais fait ? Ô non, je n'avais pas l'impression d'avoir choisi, d'avoir pesé le pour et le contre, d'avoir tranché la question rester/partir. Si cela s'était passé autrement, s'Il m'avait demandé une réponse, du genre "je reste" ou "je pars", peut-être cela m'aurait-il conduit à réfléchir, à argumenter. Là, rien. Tout s'est fait sans moi si je puis dire.

 

Ma vie, mon destin soi-disant étaient en jeu, dans une alternative donnée comme définitive, et cela se tranchait hors de moi, j'étais ailleurs ! Ce faisant je décidais ! Aujourd'hui, quand j'entends quelqu'un parler de choisir, de décider, j'ai un léger sourire, « à quoi bon ? » ais-je envie de leur dire.

 

La suite ? Terrifiante et banale en même temps, inéluctable sans doute, étonnante en tout cas.

 

Il y avait Lui. Moi ? Je n'existais pas, un robot, un zombi. Tenez encore un mot étonnant, "vouloir" ! Je ne "voulais" plus, cela n'avait plus de sens pour moi. Ce mot évoque une fonction qui n'existait plus en moi. J’étais juste là, entièrement à sa disposition, à la vie à la mort. Sans aucun "vouloir".

 

- …

 

Réagir ? Oui, vous avez raison, j'aurais du réagir, attendre d'être en un lieu civilisé, tout dévoiler ! Oui, j'aurai du, vous avez raison, j'aurais du ... Seulement … il fallait "vouloir" pour cela !  

 

Aujourd'hui, je me demande parfois comment cela était possible, une telle soumission, une telle passivité, une telle acceptation; étais-je drogué ? hypnotisé ? Sincèrement je ne crois pas.

 

Un choix s’était fait sans moi, et simplement je l’assumais. J’étais tout entier lié par l'extraordinaire clarté de ce raisonnement : je vous ai sauvé la vie, cette vie désormais m'appartient !

 

Peut-on échapper à une telle évidence ?

 

Sans Lui, je n'existais plus; avec Lui, je n'existais plus. C'était logique, c'était normal. J’avais assimilé, digéré si l’on peut dire, cette pensée simple : en réalité n'y avait pas de choix, les deux voies étaient identiques. Je n'y pouvais rien faire. Il n’y avait rien à dire. Sans aucun doute, je le pensais vraiment.

 

- …

 

C’est incompréhensible ? Oh je veux bien vous croire. Je vous rassure, moi non plus je ne comprends pas, je ne cherche pas, je ne cherche plus à comprendre. Je raconte seulement, je n'explique pas, je vous l'ai déjà dit. J'expose les faits sans demander quoique ce soit. Ça s’est passé comme ça, c’est tout.

 

.   .   .   .   .   .   .

 

Je ne sais rien de Lui. Pourtant cela a duré plus de cinq ans. Cinq ans à le voir chaque jour, à Lui passer toute chose, à obéir au doigt et à l'œil, cinq ans à tout ignorer de Lui, de ses activités, de ses passions. En avait-il d'ailleurs ? C’est vraisemblable, je n'en connais rien.

 

Après ce moment charnière, nous avons mis le cap au sud, puis le lendemain avons tourné vers l'est. Une terre est apparue qu'Il me montra du doigt: "Gibraltar". L'Égypte, je le découvris quelques jours après, était notre destination finale. Nous nous sommes installés au Caire et y avons passé un peu plus de quatre ans, dans une vaste maison silencieuse, enfilade de portes, de chicanes, de croisillons, de moucharabiés laissant circuler l'air, limitant la lumière et la chaleur.  

 

C'était à la lisière d'un quartier populaire, dont je percevais les rumeurs. Nous y vivions avec trois domestiques. Mon rôle ? « Faire marcher la maison ».

 

Durant tout ce temps je ne suis jamais sorti.

 

Il n'y a rien à dire de ces semaines, de ces mois passés là-bas. Ce fut une cohorte ininterrompue de jours, moins une succession qu'une répétition, non pas dix, cent, mille jours qui viennent, l'un après l'autre, mais dix, cent, mille jours qui se télescopent, jusqu'à ne plus former qu'un jour, un seul et unique jour, qui passe, comme un rêve, avec son rituel, son découpage, son immuabilité.

 

J'ai passé un seul jour au Caire, et il ne m'a pas paru long. Après tout, le temps le plus long c'est le temps de l'attente, moi je n'attendais rien !

 

.   .   .   .   .   .   .  

 

Il y a un an, un an et demi, nous sommes venus à Paris, une erreur de sa part sans doute. Tout au moins à la lumière des événements ultérieurs et si l'on considère les choses par rapport à moi. Lui avait sûrement ses raisons. Je n'en sais pas plus sur Lui durant cette dernière année que pour la période précédente. Mon rôle était inchangé, tout comme ma façon de l'assumer, tout au moins au début.

 

Le temps travaille lentement, même le temps immobile. Tout comme j'étais absent lorsque j'avais "fait le choix" de cette existence étrange, j'étais absent quand vint le temps d'en sortir. Cette période, depuis notre « rencontre » jusqu’à mon « acte final », restera comme une étonnante tranche de vie "entre parenthèses", pendant laquelle, du début à la fin, je n'aurai rien choisi, rien décidé, ni rien compris. Ainsi en va-t-il sans doute des nœuds qui se font et se défont tous seuls, au hasard si vous voulez.

 

.   .   .   .   .   .   .

 

J'ai vu Ève, pour la première fois, au printemps dernier.

 

- …

Qui est Ève ? Peu importe. Elle n'est pour rien dans toute cette histoire ni directement ni indirectement. Tout vient de moi. Elle est passée un matin, voila tout. En ne vous disant rien, je ne vous cache rien car je ne sais rien d'elle. Même ce prénom, c'est moi qui lui ai donné, et je ne l'ai jamais revue.

 

Simplement, un matin d'avril, Ève est passée et le monde a changé à mes yeux.

 

Pas tout de suite d'ailleurs, non, ce ne fut pas l'éclair qui déchire la nuit, plutôt un petit déclic imperceptible. Personne ne l'entend pourtant il est bien là. Le petit coup de pouce qui déclenche un processus lent à s'amorcer puis inéluctable. Pour moi il se cristallisa peu après dans un rêve. 

 agol rivière.jpg

J'y marchais avec Ève, au bord de l'eau. La plage, qui allait à l'infini, était déserte. Ève s'est éloignée de moi et a commencé à marcher sur l'eau, vers le large ; elle s'est retournée, m’a fait signe de la rejoindre. Comme je ne bougeais pas, elle est revenue à moi et a posé un léger baiser sur mes lèvres avant de repartir vers le large. Je me suis réveillé avec un immense désir d'elle et cette pensée "il faut que je la rejoigne".

 

Je me suis levé, habillé, je suis descendu et sorti pour la chercher. Cela n'avait pas de sens me direz-vous ; peut-être. Plus rien n'a de sens pour moi depuis si longtemps, alors ...

 

Je ne l'ai pas trouvée.

 

Pendant des semaines j'ai fait ce rêve, pendant des semaines je suis sorti pour la rejoindre, pendant des semaines je suis rentré sans l'avoir trouvée. Sans doute ai-je commencé, au fil de ces quêtes, à rêver de disposer de tout mon temps pour la chercher. Je rentrais toujours, ce rituel s'était imposé à moi, sans désir de passer à l'acte.

 

Un jour, à mon réveil, je me suis levé comme à l'accoutumée, prêt à sortir rejoindre Ève. Je L'ai rencontré au bas de l'escalier, Il ne m'a rien dit,  Il m'a fait signe du doigt de remonter. J'ai obéi. Mon désir de rejoindre Ève s’est alors transformé en un violent désir de le tuer, Lui, qui voulait s'opposer à mes rêves.

 

C'était il y a six mois environ. Je vous l'ai déjà dit, j'ai passé ces six mois à élaborer des meurtres, tous plus compliqués les uns que les autres, le faisant mourir dans de multiples accidents qui devaient me laisser libre d'aller retrouver Ève sans être mis en cause.

 

Seulement … où est Ève ? Je ne l'avais jamais revue, comment la « retrouver » alors ? Un soir j’eus cette monstrueuse révélation, je faisais fausse route ! Mon projet de le tuer sans me faire prendre, puis de retrouver Ève n'avait pas de sens. Je n'avais rien à espérer, pourquoi compliquer les choses ? Pour la première fois depuis de longs mois, ce soir-là, je me sentis libéré, bien, tranquille.

 dispute.jpg

Je me suis levé de mon fauteuil, je suis passé près du rideau dont j’ai pris l’embrase, je suis allé derrière Lui, je l'ai étranglé.

 

Il ne s'est pas beaucoup débattu. Je me dis parfois qu'Il devait s'y attendre depuis longtemps. Qui sait ?

 

Vous savez tout maintenant. Vous voyez, une histoire simple, trop simple même, invraisemblable aussi, totalement vraie toutefois. Pourquoi l'inventer d'ailleurs ?

 

Je vous l'ai dit au début : je ne demande rien, je raconte seulement. L'ayant vécu, j'avoue avoir parfois des doutes. En fait, c’est simple, je ne l'ai pas vraiment vécu : je n'étais pas là !

 

- …

 

Vous avez parfaitement raison, cela ne veut rien dire. C'est juste ce que je ressens au tréfonds de moi, je n'étais pas là.

 

J'ai fini. À vous maintenant, à chacun son tour de devoir choisir. Quant à moi cela ne me concerne plus. Quoique vous décidiez, rien ne changera pour moi. Je suis absent de ma vie, plus rien ne peut me toucher, il ne peut plus rien m'arriver maintenant, puisque je suis mort, suite à une imprudence au cours de laquelle j'ai fait naufrage il y a près de six ans maintenant, presque six ans que je me suis noyé,  un accident bête quoi ...

 

 

 

FIN

 

 

 

   Texte publié sous licence Creative Commons

   

Pour toute autre  utilisation merci de joindre l'auteur  

                   Paul.P.Prisca@free.fr



12/06/2020
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