Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 14 - 2021 - Sujet 2

 

Les derniers mots de Gustave Holsen


La plage s’étire à perte de vue, secrète et immuable. Les pieds dans l’eau, je savoure ce face à face avec cet océan gris-vert et le bruit du ressac qui ressemble à un cœur qui bat. Je ne fuis rien, je ne vais vers rien, je suis comme en suspens, irrésolue... j’ai tendance à trouver mon destin un peu fade... Mais je ne m’inquiète pas outre mesure car je sais que le hasard se débrouille seul et s’amuse toujours à jeter un grain d’incongru au moment où on s’y attend le moins...

Mes pieds s’enfoncent dans le sable, je bute sur quelque chose... Une bouteille... le mal du siècle.... Le résultat de l’irrespect et de la désinvolture... Les chets polluent l’océan... Nous sommes en 2020... Malgré le temps qui passe et la science qui nous met en garde, les détritus de toutes sortes arrivent des rivières, de containers en perdition tombés d’un cargo ou de marées noires... Ainsi mille choses importunes finissent dans l’océan, paradis perdu d’une faune marine en détresse, avant de refluer sur les plages... Heureusement aujourd’hui il ne s’agit que d’une bouteille... Alors je vais faire un petit geste dérisoire, la ramasser...

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Je m’approche... C’est une vieille bouteille en verre sombre... L’étiquette s’est probablement désintégrée dans l’eau... impossible de voir à l’intérieur... Encore un pochard qui est venu se saouler sur la plage et qui n’a eu aucun scrupule à laisser des traces de son passage ! Les gens n’ont-ils donc aucune conscience ? J’en suis là dans mes récriminations lorsqu’il me semble entendre une musique exquise, quelque chose de délicat et rythmé à la fois, quelque chose qui me parvient d’ailleurs, quelque chose d’avant... Je ramasse la bouteille etprise d’une intuition soudaine, décide de ramener chez moi ce précieux butin pour l’examiner à tête reposée... Je me surprends à rêver... Serait-ce le clin d’œil du destin tant attendu ?

                                                                                     ***

 

                                 Quelque part dans l’Atlantique... 15 avril 1912...
                                     Dernières pensées d’une âme qui s’éteint...

L’ambiance était aux rires et à la musique... la fête, la danse, la féerie du voyage et de la découverte.... Un iceberg apparut soudain dans la nuit noire. Et puis soudain le choc suivi d’un craquement bizarre... J’ai su à cet instant que le pire était arrivé. Le maestro nous a fait un signe discret... Il fallait continuer à jouer, à jouer malgré la bousculade et la panique, malgré les cris de terreur... Il fallait bercer ces vies qui allaient s’éteindre. J’étais premier violon et mon devoir, comme celui d’un capitaine, était de ne pas vaciller. J’ai saisi une bouteille qui trainait sur une des tables de la sublime salle de bal. J’y ai introduit le solitaire que je voulais offrir à Apolline...

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Je rendais le diamant à la mer car nos fiançailles n’auraient jamais lieu... j’y glissai aussi une photo, un morceau de partition et quelques mots rapides ainsi que ma signature, Gustave Holsen, pour m’identifier... mon dernier lien avec le
monde, mon dernier lien avec elle... ensuite jai jeté la bouteille par-dessus bord...
C’est tout... Nous jouions « Sonate d’automne » d’Archibald Joyce lorsque j’ai vu l’horizon se pencher doucement d’abord puis plonger tout à coup... L’eau glacée, le temps si long, les hurlements, les gémissements puis plus rien...

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***

Deux époques viennent de s’entrechoquer... Je n’en ai pas encore pris conscience... La bouteille dégage un parfum d’iode, d’algues... C’est une miraculée ! ... Elle a survécu aux tempêtes et aux aléas de la traversée... D’où arrive-t-elle ? Contient-elle un message ? Je parviens difficilement à faire sauter le bouchon de liège. En soulevant la bouteille, j’entends comme un cliquetis... Il doit y avoir quelque chose au fond... quelque chose de métallique.... Je frotte le verre doucement ... J’aperçois d’abord un éclat doré... Doucement j’extrais une photo qui représente un groupe de neuf musiciens... et une feuille de papier dont la couleur ocrée tient sans doute au temps passé dans l’obscurité... ça alors ! Vais-je tomber sur un message ou sur un trésor, ou les deux, comme dans les romans d’aventure ?

Je renverse la bouteille doucement... je n’avais pas rêvé... c’est bien un splendide diamant solitaire serti de six griffes et accompagné de trois plus petits diamants de chaque côté...

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Et le papier ? Ce n’est pas une feuille mais une partition ! Une œuvre d’Archibald Joyce... Ce nom m’est totalement inconnu... De quoi s’agit-il ? Puis j’aperçois quelques mots griffonnés en haut à la va-vite... « Apolline... violon... froid... jusqu’au bout.... Ne nous oubliez pas ! ... Gustave Holsen... ». C’est tout ce que je peux déchiffrer... Une idée me vient à l’esprit... mais non, c’est ridicule... Il doit s’agir d’un canular... Comment se pourrait-il... ? Une chance sur mille milliards pour que cela m’arrive... Il ne faut pas être naïve...

Pour m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, je dois dans un premier temps procéder à l’expertise de la bague, puis trouver des infos sur Gustave Holsen et cette fameuse Apolline dont je ne connais même pas le patronyme. Le joailler s’extasie devant la rareté de cette bague ancienne... Je continue donc mon enquête et découvre qu’en fait Gustave Holsen a bien été embauché sur le navire de la White Star Line en toute dernière minute, c’est pourquoi son nom est rarement accolé à ceux des huit autres musiciens ... Mais je finis par le trouver. En fouillant les archives, je trouve aussi des photos individuelles des huit autres musiciens, ce qui me permet d’affirmer que le neuvième est bel et bien Gustave ! La bouteille est donc bien authentique, c’est un vrai trésor et je n’en parlerai à personne puisque le hasard m’a choisie comme seule confidente. Les autres musiciens s’appelaient George Krins, Wallace Hartley, Theodore Brailey, Percy Taylor, John Clarke, John Hume, Wes Woodward et Roger Bricoux, un français. A l’instar du violoncelliste, Gustave n’avait lui-aussi que 20 ans au moment du naufrage... J’imagine le violoniste si heureux de partir rejoindre Apolline, si fier de cette opportunité de travail prestigieux et pérenne... Pérenne ? Aujourd’hui ce mot me parait d’une telle ironie ! Il n’a fallu que quelques heures pour anéantir ses espoirs !

Ces jeunes musiciens, qui ont tous disparu pendant le naufrage, sont aujourd’hui considérés comme des héros. Plusieurs témoins expliquent que ce soir-là les musiciens ont joué une dernière fois ensemble des airs de musique légère, des valses, des fox-trots. L’un des survivants se souvient avoir entendu du jazz et affirme que cette musique l'a aidé à calmer les passagers et à organiser le sauvetage de quelques centaines d’entre eux... La dernière oeuvre jouée en cette nuit fatidique aurait été « Songe d’automne », une valse à la mode d’Archibald Joyce, titre incontournable que les musiciens jouaient chaque soir
pour le plus grand bonheur des passagers. C’est pourquoi Gustave a glissé une page de cette partition dans la bouteille... Tout concorde !

 

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Gustave a voulu que la bouteille continue le voyage à sa place... J’essaie de retracer le périple de cette précieuse bouteille qui s’est fait ballotter pendant cent dix ans par les courants les plus divers, qui a dû être battue par des vagues tumultueuses, se heurter à la coque de nombreux bateaux, et peut-être même être avalée par erreur par une baleine bleue puis vigoureusement régurgitée ! Et elle est là, elle a accompli sa mission! Le petit bouchon de liège a tenu le coup... Il fallait que le message soit important pour que le sort s’acharne à le protéger contre vents et marées ! Gustave a gagné son pari ! Maintenant, à moi de prendre le relais !

J’imagine rechercher la douce et tendre de Gustave Holsen. si jeune et si belle... je m’imagine la retrouver... Et puis soudain je réalise qu’il est trop tard, que la belle jeune fille n’est plus de ce monde depuis longtemps, que son chagrin a disparu avec elle... Le mystère qui entoure cette histoire transcende cet amour tragique et je crois que je vais respecter ce secret... Alors, je vais tout simplement remettre la bague, la photo et la partition dans la bouteille, puis rendre ce trésor à la mer et lui souhaiter bon vent.

La petite bouteille rencontrera sans doute d’autres âmes romantiques qui sauront partager son histoire? mais c’est le hasard qui les choisira... Elle continuera de chanter dans les eaux froides de l’Atlantique et peut-être même ailleurs car nul ne sait où les courants la porteront...

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C’est là qu’elle doit rester avec ses mélodies heureuses et son bijou d’amour, dans le mystère des profondeurs... Ainsi la musique de Gustave pourra se joindre au chant fascinant des baleines bleues et résonner sous l’eau pour l’éternité...

 

Alterego



29/03/2023
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