Les mots de Montpellier

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Atelier 17 - 2019 - 5ème sujet

 

La vieille maison

 

Marie-Rose s'énerve. Il lui reste encore tant de choses à faire et ses doigts de quatre-vingt-cinq ans la ralentissent. Demain, déjà, tous les meubles seront transportés par camion vers un centre d'entraide. De là, sans doute, trouveront-ils une nouvelle vocation. Seuls quelques objets suivront jusqu'au centre d’accueil pour les personnes âgées. 

 

Elle a résisté longtemps à cette idée, mais l'inquiétude des enfants est venue à bout de son entêtement.  Il lui faut bien admettre qu'elle a de plus en plus de difficulté à entretenir cette grande maison. Son dos courbé l'empêche maintenant d'atteindre les étagères de ses armoires de cuisine. Voilà pourquoi le comptoir est toujours tellement encombré. 

 

        la vieille.jpg

 

C'est Ernest qui a construit la maison ; de ses propres mains.  Ensemble, ils y ont élevé leurs six enfants. Que de souvenirs hantent ses murs ! Les grandes peines, les cris de joie, les soucis et les succès de chacun, au fil des ans,   s'infiltrèrent entre les planches de pin pour s’y imprégner.   

 

Au grenier, Marie-Rose jette un dernier regard sur les vestiges du passé. À ses côtés, Ernest regarde lui aussi les vieilles photos brunâtres qui ravivent leur passé. Il écoute silencieusement les douces réflexions de son épouse. De temps en temps, il termine les phrases qui restent suspendues à ses lèvres. Elle a toujours été comme ça, Marie-Rose !  Elle ne finit jamais ses phrases ! 

 

Les souvenirs s’embrument autour d'eux. Photo de leurs fiançailles...

 

–        Regore moé donc ça...  J'venas d'avoir seize ans quand on s’est mariés. On éta jeune toué deux... Toé, t'avas dix-sept ans tout juste !  Que t'étas beau bonhomme, mon Arnest !  Quin... cé Henri, not'plus vieux ! Y'avait même pas encore trois ans, là'd'su ! »

 

Et leur histoire défile lentement sous la tutelle des vieux clichés.

 

–        « Cé ben d'valeur d'abandonner l'vieux ber que t'avas faite pour les p’tits ! Y'en a entendu des berceuses çui-là ! Mé, au moins, c'est Liliane, not'plus jeune, qui va le garder chez elle. Chu ben contente de t'ça! »

 

Aujourd’hui, à son tour, le grenier poussiéreux se délestera de ses trésors : précieux héritage pour les enfants.

 

Sans bruit, Ernest suit Marie-Rose dans l'étroite descente d'escalier, puis à travers chaque pièce de leur maison. Il ne la lâche pas d'une semelle. En fait, lui aussi se sent nerveux au milieu de ce grand dérangement. Il voudrait bien donner un coup de main à sa femme, mais il n'en a plus l'énergie. Il désirerait tellement la prendre dans ses bras et la presser sur son cœur pour la rassurer et lui rappeler combien il l'aime encore. Mais elle est si occupée à courir çà et là pour remplir les dernières boîtes ! Le temps presse, et Marie-Rose n'est plus aussi leste qu'autrefois. Par chance Liliane est là pour lui prêter main-forte.

 

En ce dernier jour, Marie-Rose tourne en rond. Elle parle avec Ernest, lui confesse ses craintes pour l'avenir. « Mé qu'est-cé que j'm'en vas faire dans c'te grand château-là ?  J'pourra même pu faire des p'tits gâteaux comme t’aimais !  Y faudra que j'mange juss c'qui vont décider de m'donner asteure...  J'espère qui savent, au moins, faire du pâté chinois, c'te monde-là ! Oh! Arnest, si t'étas encore capab de... ! » Marie-Rose caresse de ses mains fripées, chaque mur, chaque étagère vide qui désormais n'accumulera que la patine du temps. 

        

Ernest est le premier à voir le camion arriver devant l'entrée. Marie-Rose n'entend pas son appel, ni même le klaxon du gros véhicule. Les adieux trop déchirants troublent son cœur battant. Ça fait si mal de tout quitter ! Elle se sent comme ce maudit traître de Judas vis-à-vis de son Ernest et vis-à-vis de leur passé. À cause de tous les souvenirs qui lui remontent au cœur, son regard désespéré se perd dans le vide qui l'entoure. Sa bouche reste ouverte, prête à avaler son désespoir. Tout à coup, son âme devient aussi déserte que cette maison. Le froid l’envahit soudain. Marie-Rose grelotte de toutes ses émotions.

 

Dans son sac, ses doigts douloureux cherchent la clef qui fera tourner la serrure pour la dernière fois. Cette clef, Marie-Rose la gardera en souvenir des belles années qu'elle a vécu ici. Avant de monter dans la voiture de Liliane, elle se retourne pour jeter un dernier regard sur sa vie. Il lui a semblé voir son Ernest derrière les vitres poussiéreuses. Ses bagages les plus lourds, elle les transporte dans sa tête. Après un dernier geste d'adieu, elle se résigne à quitter le bon vieux temps. Sur le perron, Ernest reste longtemps à regarder la voiture s'éloigner. Sa belle Marie-Rose ne reviendra plus jamais. Le cœur gros, son esprit traverse la porte d'entrée pour s'évanouir à jamais entre les murs de la vieille maison. C’est là qu’ils se retrouveront pour s’envoler ensemble vers l’au-delà.

 

Ghislaine Genest



15/10/2019
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