Maridan-Gyres

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Atelier 18 - 2021 - sujet 1

 

Fanchon

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Au plus profond de son désespoir, épuisée, Fanchon plongea sa lourde cruche dans l’onde mouvante traversant le pré verdoyant. N’ayant jamais eu l’occasion d’apprendre à nager, les filles n’allaient pas se mettre à l’eau dans une rivière, une envie viscérale de se laisser glisser sur la berge boueuse, lui tenaillait le ventre. 

 

Reculer devant l’issue fatale…à quoi bon ?  Courbée sur l’eau glacée, dans une immobilité de statue, elle n’avait plus d’humain que ses grands yeux d’un vert si lumineux. Limmensité de son regard aurait ému les pierres les plus endurcies par le temps. Hélas, il en était bien autrement de ses maîtres impitoyables. Sa vie de souillon et de bonne à faire les tâches les plus ingrates l’avait conditionnée pour rester encore et encore sous le joug d’individus implacables. Le seul être, d’ailleurs aussi mal traité qu’elle, lui apportant un peu de réconfort était un pauvre petit chat tigré, malingre, mais tellement tendre et câlin. Le malheureux animal se mettait en chasse la nuit dans un appentis jouxtant la pièce immonde ou reposait le grabat misérable de Fanchon. Sans courtepointe ni cheminée à la mauvaise saison, seule la chaleur de l’espiègle félin la réchauffait pendant les longues nuits d’hiver. Ni lui ni la pauvre enfant n’étaient autorisés à pénétrer dans le somptueux logis des maitres. 

 

Toute à ses sombres pensées, la jeune fille n’avait pas pris conscience qu’un regard bienveillant l’observait avec compassion. Ce fut la course d’un lièvre bondissant dans l’herbage au milieu duquel courait le ruisseau, qui la ramena au moment présent. Elle perçu au même instant le bruit du galop d’un cheval sur lequel une silhouette rouge et or lui faisait un signe de la main en s’éloignant. Surprise, elle n’eut pas le temps de répondre à ce geste qui lui parut aussi amical que surprenant.

Oubliant ses funestes projets, Fanchon finit par se résigner à rentrer au manoir. Si elle tardait trop longtemps, les coups allaient à nouveau pleuvoir et les privations seraient encore plus nombreuses à endurer.

Trainant plus qu’elle ne la portait la cruche pleine d’eau, elle parvint au domaine éreintée et tremblant de froid. Un cheval inconnu au pelage brun-roux piaffait dans l’écurie voisine. Encore un nouvel invité pensa-t-elle, encore un autre labeur, encore une nouvelle chambre à préparer…

 

Son arrivée dans la pièce de réception suspendit les conversations.

Alors que le maître de céans levait déjà la main sur la pauvre enfant, un cavalier élégamment vêtu de rouge et or, arrêta son geste et avec un large sourire lui fit une proposition :

 

  • Cher maître Jacques, cette enfant semble épuisée. Vous n’en tirerez rien de plus en la frappant. Il me vient une idée. Ma douce épouse ne parvient pas à me donner un héritier et se consume d’ennui et de solitude. Cette personne me parait tout à fait aimable et prompte à tenir compagnie à ma chère et tendre.
  • Mais qui va faire l’ouvrage de la maison ? Elle n’est pas très courageuse mais avec le fouet elle finit par avancer.

 

Le charmant visiteur ne voulait pas froisser son hôte avec lequel il était en affaires, mais aspirait sincèrement à arracher la jeune fille des griffes du redoutable maître Jacques. Jetant une bourse sur la table il s’écria d’une voix qui n’admettait pas la réplique :

 

  • Avec ces quelques écus vous vous consolerez rapidement du départ de Fanchon je n’en doute pas !

 

Et sans plus parlementer il invita la jeunette à le suivre et l’installa promptement sur l’avant de la selle d’un magnifique alezan.

Arrivée au château de son sauveur, Fanchon qui avait l’impression de vivre un rêve, trouva sa nouvelle maîtresse d’une douceur infinie. Après un long bain divinement parfumé, elle se retrouva vêtue comme une princesse. En effet son hôtesse presque aussi jeune qu’elle et de mince constitution put la parer d’une manière admirable, de ses propres atours.

La jeune fille apprit les belles manières avec le plus grand bonheur et une véritable complicité naquit entre les jeunes personnes. La châtelaine oublia sa mélancolie, reprit goût à la vie et commença à organiser de belles fêtes au château.

 

Quelques mois plus tard c’est un sourire radieux qui illuminait le beau visage de Fanchon. D’une main elle berçait délicatement, non loin de la châtelaine épanouie, le berceau fleuri de dentelles de son filleul nouveau-né et caressait de l’autre une boule de poils tigrés ronronnant de bien-être.

 

KIKA 12.12.2021



14/12/2021
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