Maridan-Gyres

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Atelier 20 - 2022 - sujet 2

RÉVÉLATIONS POSTHUMES

 

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Je suis là ! Physiquement je suis là ! En bon petit soldat ! En veuve éplorée d'un époux enlevé trop tôt, trop vite ! …

 

Je suis resplendissante, toute vêtue de noir, de la tête aux pieds, drapée dans mon voile de grand deuil qui me mange le visage.

 

Je suis impassible, inébranlable, telle Médée face à son funeste destin ! …

 

Et lui, là ! Allongé dans son joli petit cercueil de satin bleu nuit, paré de son costume trois pièces, pochette brodée au revers de la veste et ce sourire narquois au bord des lèvres !

 

Intérieurement, je suis au bord de l'implosion. Comment a-t-il pu m'infliger cet affront ?  Comment me suis-je laissée berner pendant plus de trente ans ? Il y a encore cinq jours je vous aurais ri au nez, aujourd'hui je suis dévastée et en colère, contre lui certes, mais aussi contre moi ! ….

 

J'ai connu Franck lorsque j’étais étudiante à l'HEC de Paris. J'étais en troisième année et lui terminait sa cinquième et dernière année. Entre nous, ça a été instantanément le coup de foudre. Après la remise de diplôme, il a immédiatement intégré une société internationale dont le siège est à Toronto. Pour le suivre j'ai abandonné mes études. Nous formions un couple heureux avec une vie sociale épanouie, nous avons voyagé aux quatre coins du monde dans les plus beaux hôtels. Une seule ombre au tableau, Franck n'a jamais voulu d'enfants. Dans les premières années, il a estimé que nous étions trop jeunes pour avoir un « fil à la patte », ensuite il avait une carrière à mener et il comptait sur mon charme tout « parisien » pour organiser dîners et réceptions, un enfant ne pourrait s'épanouir harmonieusement... J'étais amoureuse, j'ai fini par abandonner ce désir d'enfant.

 

Quelques années plus tard, Franck a obtenu une promotion de « directeur général du secteur Europe ». Nous nous installons alors à Marne la Vallée, dans une magnifique demeure. Il est toujours entre deux avions durant la semaine mais le week-end, il me traite comme une reine, rien n'est trop fastueux, les plus grands restaurants, les plus beaux hôtels, des destinations de rêves :  Rome, Venise, Stockholm.... Pour combler ma solitude, je m’engage dans des associations caritatives. Une vie, certes, sans enfants mais bien organisée jusqu'à...  

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Jusqu'à ce lundi 5 décembre !

 

Comme à son habitude, Franck prend un taxi pour Charles De Gaulle. Cette semaine son périple le conduit au nord de l'Europe :  les pays baltes. En principe dès qu'il atterrit, il me téléphone ou il m'envoie un texto. Ce matin-là, je ne reçois rien, mais je ne suis pas inquiétée plus que de raison, il rappellera vers vingt et une heures pour me raconter sa journée ! …

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Vers dix-sept heures, je suis dans mon jardin quand l'estafette de la gendarmerie s'arrête devant le portail En descendent deux militaires et Monsieur le maire. Surprise, je m'approche de la grille, le sourire aux lèvres, prête à plaisanter. Les visages déconfits des trois passagers me stoppent net !

 

« Madame, votre mari a eu un grave... »

« L’avion s'est écrasé ? »

« Quel avion ?... Il y a eu un carambolage sur l'autoroute A5 au niveau de Melun. Il a été transféré à l’hôpital Jossigny, son pronostic vital est engagé ! »

« Vous devez vous tromper, il est actuellement en Lettonie pour son travail ! »

 

Le Maire me tend une sacoche couverte de terre et de sang. Je reconnais immédiatement son attaché-case avec ses initiales, je le lui avais offert pour son anniversaire !

 

La terre s'arrête de tourner et mon monde s'écroule ! Je suis ko debout ! S'en suivent vingt-quatre heures de brouillard où j'aperçois des ombres bienveillantes, elles entrent, elles sortent. À l'aube du troisième jour, je reprends mes esprits, j'entre dans le salon et je remarque la mallette négligemment posée sur la table basse. 

 

Lentement mon cerveau recommence à fonctionner et les toutes premières questions m'assaillent : un accident de voiture, il était dans un taxi pour l'aéroport ? Melun, pourquoi Melun ? Je me précipite vers le porte-dossier peut-être la clé du mystère ! Je vide son contenu sur le tapis. Pêle-mêle se répandent des dossiers, des clés, des chéquiers, son portefeuille, son portable, un écrin d'une grande bijouterie. J'écarte rapidement les dossiers, des courriers d'une filiale suisse. Je suis intriguée par les chéquiers, le premier du Crédit Agricole avec notre adresse et le second de la Banque Nationale Suisse à son nom avec une adresse inconnue ! Idem pour les cartes bancaires, je vide son portefeuille, dans un soufflet… Bien en évidence la photo d'une femme, d'une jeune fille et de lui les tenant affectueusement par le cou…Et puis dessous, caché, un cliché de nous pris cet été sur une plage à Maurice !

 

Je suis abasourdie je crois que je commence à comprendre, mais je refuse de l'admettre ! Je me rue sur l'écrin et je découvre une magnifique chaîne avec un pendentif gravé « à ma fille chérie, Franck ». À ce moment-là, je pense avoir atteint le fond du puits... je me trompe lourdement ! Je saisis des clés et je cours vers son bureau.

J'ai toujours trouvé bizarre cette manie de fermer ses tiroirs à clés. Je me suis convaincue que certains de ces dossiers devaient être ultra confidentiels et que c'était une façon de me protéger !  Idem avec la combinaison du coffre !

 

Confidentiels, ils l'étaient ! Je découvre que mon mari menait une double vie. La semaine à Lausanne avec son autre femme et sa fille Léa, et les week-end « de rêve avec moi » ! Selon les papiers qui s’étalaient son mes yeux, le manège durait depuis vingt ans. Il avait reconnu Léa… Elle a dix-sept ans et vient de perdre sa mère suite à une longue maladie...

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Voilà ma belle histoire d'amour ! J'ai un sentiment d'échec, de banqueroute sentimentale, j'ai tout sacrifié pour lui, des études prometteuses, une carrière gratifiante, mon désir d'enfants... Que me reste-t-il ? Rien !

Je fulmine, je ne rêve que de vengeance, je ne peux rien contre lui dans ce monde mais je peux concocter un enterrement hors du commun dont ses amis et collègues, spectateurs privilégiés de sa double vie, se souviendront longtemps !

 

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Depuis ce lundi soir, je n'ai aucune nouvelle de mon père ! Ça ne lui ressemble pas. Dès le mardi matin, j'ai alerté la gendarmerie qui n'ont pas eu l'air de s’inquiéter outre mesure.

 

« Votre père est majeur et responsable, il a peut-être fait une petite escapade amoureuse, il reviendra. Attendons la fin de la semaine avant de lancer les recherches ! ».

 

Je suis désemparée, je n'ai pas les coordonnées de ses collègues, elles doivent être dans ce maudit bureau fermé à clé. Je n'ai jamais compris pourquoi mais je me souviens de la colère qui s'était emparée de lui quand, enfant, j'avais ouvert par curiosité un tiroir ! Alors j'attends les yeux rivés sur mon portable !

 

Le mercredi soir, la sonnerie retentit enfin. Une voix d'outre-tombe m'interpelle :

 

« Bonsoir, je m'appelle Elsa Baulieu, je voudrais parler à Léa »

« C'est moi ! Qui êtes-vous ? »

« Une intime de la famille en quelque sorte ! J'ai des nouvelles concernant votre père... »

« Comment çà « en quelque sorte » ?  Mon père n'a pas de famille. Où est-il ? Comment avez-vous des nouvelles et pas moi ? »

« Il a eu un grave accident, il est hospitalisé en région parisienne. Votre présence est indispensable. Il y a beaucoup de problèmes en suspens ! Nous nous ne connaissons pas mais le plus judicieux est que vous résidiez chez moi pendant quelques temps »

 

Cette voix devient de plus en plus lasse au fil de la conversation, presque inaudible à la fin et moi je ne comprends rien à ce qui m'arrive. Qui est cette femme ? Sa sœur ? Une tante ?

 

Un taxi me dépose chez elle. Elle m'accueille sur le seuil d'une magnifique demeure. C'est une belle femme, filiforme, d'une beauté classique. Elle semble épuisée. Je sens en elle un immense chagrin mais aussi de l'amertume, presque de la haine. J'ignore si c'est dirigé contre moi ou contre mon père.

 

Une certaine gêne s'installe entre nous. Soudain elle me prend la main et m'entraîne dans une pièce près de l'entrée. C'est un choc, le même bureau empire, le même sous-mains, un pot à crayons identique, je me croirais chez moi. Ici, les tiroirs sont renversés sur le sol, les dossiers éparpillés, je reconnais la mallette et le portefeuille de mon père. Deux photos attirent mon regard... La première est celle de mon père, ma mère et moi, prise cet été sur le lac Léman, l'autre prise sur une plage paradisiaque où mon père enlace amoureusement la femme qui se tient devant moi.

Un torrent de larmes me submerge. Je ne comprends plus rien. Mon cerveau se met sur pause ! ...

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Quand je reprends mes esprits, Elsa est assise dans le fauteuil et me regarde avec mélancolie, les yeux embués par larmes. Elle égrène d'une voix atone ses souvenirs où mon père est omniprésent. Elle lui aurait presque pardonné sa trahison, mais la découverte de mon existence quelques jours auparavant l'a complètement chamboulée. Comment avait-il osé offrir la maternité à une autre femme alors qu'il lui avait refusée, à elle qui l'avait soutenu dans tous ses combats !...

 

J'ai également raconté ma vie dans notre petite villa de banlieue, les séjours à la campagne, l'affection qu’il nous a toujours prodiguée, les fins de mois difficiles, la maladie de ma mère. Plus je parle et plus je me rends compte que ça sonne faux... Je suis atterrée. À Elsa, la vie de château, les palaces, les voyages fabuleux, mais le vide sidéral. À nous, une vie remplie d'amour, mais étriquée, obligeant maman à travailler, aux vacances passées dans de simples campings...

 

Elsa et moi épluchons tous les documents, les relevés, les livres de comptes. Nous voulons comprendre les rouages de son cerveau torturé mais rien. Non seulement il n'a jamais intégré le poste de directeur export pour l'Europe mais il n'a pas été non plus négociant dans les grandes foires internationales... Alors, d'où venait l'argent ? …

 

Un appel de l’hôpital interrompt nos recherches, Franck vient de s'éteindre sans avoir repris connaissance ! Nous ne saurons jamais rien de sa double vie ! Les condoléances affluent du monde entier ! … Nous sommes stupéfaites ! C'est à ce moment-là qu'Elsa élabore sa mise en scène macabre. Elle est persuadée que de nombreuses personnes étaient au courant de la double vie de Franck. Tel un réalisateur de film, elle exige le grand deuil pour les femmes, le costume trois pièces pour les hommes, la messe de funérailles à la Basilique du Sacré Cœur, les hommages à la veuve au cimetière ….

 

Je ne suis pas d'accord mais je me tiendrai à ses côtés pour la soutenir !

 

Le jour venu de l'enterrement, je suis stupéfaite, nous qui n'avions aucun ami à Lausanne, la basilique bondée, au cimetière les gens se pressent les uns contre les autres. C'est hallucinant ! Je pleure sans retenue mais je ne sais plus si je pleure mon père, si je pleure sur mon sort ou sur la trahison qu'il nous a infligée. Je regarde Elsa drapée dans sa dignité prête à exploser ! Par contre je ne comprends pas ce que fait cet homme à nos côtés, apparemment Elsa non plus... De temps à autre elle jette un regard inquisiteur sur le personnage ! 

 

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Voilà trois quart d'heures que je « poireaute » devant les grilles de ce cimetière. Mes collègues m'ont dit :

 

« Écoute, tu es le dernier arrivé dans le bureau alors c'est à toi de nous représenter au service funéraire ! De plus, personne ne pouvait le blairer c' était un abruti de première, faux jeton, avec des attitudes incorrectes envers les femmes. Avec ta petite couronne, fais acte de présence et défile-toi à la première occasion ! »...

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Soudain, apparaît le cortège, en tête six porteurs de couronnes imposantes suivis par une harmonie qui joue une marche funèbre... Le corbillard tiré par deux chevaux noirs coiffés de plumets noirs et argent s'engagent enfin dans l'allée. Une marée humaine accompagne la procession. À ce moment précis, je suis happé, moi et ma petite couronne par le maître de cérémonie. Il n'a pas l'air content, il bougonne dans son plastron et me propulse au premier rang entre deux femmes que je ne connais pas !

 

Après un bon quart d'heure de marche dans le dédale des allées nous arrivons devant une tombe fraîchement creusée. Je vois l’opportunité de m'esquiver. C'était sans compter sur le cerbère qui m'avait à l’œil depuis l'entrée ! Je me retrouve face à la veuve nimbée d'un linceul de la tête aux pieds, il ne lui manque plus que la faux et c'est la mort personnifiée. Je n'ai pas de honte à le dire... elle m’inspire une peur bleue.

Une frêle jeune fille me sépare de la « camarde ». Elle semble dissociée, elle est présente, mais son esprit est ailleurs... Il erre, perdu, au-dessus de cette foule inconnue …

 

« Hep, docteur Freud, c'est quoi cette psychanalyse de bas étage ! Tu ne la connais même pas ! Comment peux-tu penser que sa douleur est plus intense que la perte de ce bonhomme ici présent !  Allez recentre-toi !»

 

J'écoute donc les éloges qui se succèdent. J'espère que toute la foule ne va pas y aller de son petit compliment sinon j'y suis encore ce soir ! De temps à autre je vérifie si je ne peux pas m’éclipser mais le cerbère a toujours les yeux rivés sur moi !  Donc j'écoute avec plus ou moins d'attention. Il y a quelque chose qui cloche entre la vision du bonhomme par mes collègues et les oraisons de l'assemblée !

 

Arrive, enfin le dernier orateur : « Franck, mon cher Franck tu as été un copain de classe exemplaire, un confrère fédérateur, un ami exceptionnel ... »

 

« Comment ça Franck ? Le mien il s'appelle Bernard ? Non, je n'ai pas fait ça, je ne me suis pas trompé ! Il est où est mon enterrement ? ... »

 

Soudain, au milieu de mes tergiversations, j'entends la « faucheuse » marmonner :

 

« Espèce de salopard ! Depuis le début ton ami exceptionnel menait une double vie ! Tu le couvrais et tu mangeais à ma table, tu ne perds rien pour attendre ! Et les autres aussi d'ailleurs ! »

 

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Voilà, il ne reste plus que trois personnes près de la tombe béante. Ce cher Franck est tout au fond avec quelques mottes de terre et deux ou trois fleurs. Elsa qui a abandonné son  linceul macabre pour dévoiler un tailleur bordeaux, étendard de sa liberté retrouvée, et Léa, plus meurtrie par la trahison de son père, qui pleure doucement.

Brusquement Elsa réalise qu'elle ne me connaît pas, elle me demande comment j'ai connu Franck.

« Je suis désolé, j'ignore tout de lui ! Moi j'étais venu pour Bernard. C'est votre loufiat qui m'a kidnappé ! »

Un fou-rire nerveux nous a saisis et depuis il nous lie à chaque fois que je rends visite à Elsa et Léa, chez elles.

 

Occitania

13 janvier 2023



16/01/2023
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