Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Crapaud et grenouille

« Avance ! Avance ! »

Elle avait mal partout. Ses pieds étaient égratignés de haut en bas par ronces, buissons et cailloux. Sa robe – ou ce qui en restait – partait en lambeaux. Sa jolie robe en pétales de Fleur du Temps ! Elle transpirait, car le soleil brûlait sans pitié. Elle n'avait même pas su que les fées transpiraient. « Avance ! Avance ! Le temps est si court ! Ils me rattraperont ! Je n'y arriverai pas ! Je sens déjà leur odeur ! »

Tout le monde sait que les fées volent. Mais, dans la hâte du départ, pressée de quitter le château envahi par les dragons, Delle avait oublié ses ailes. Sa baguette magique aussi. Ses sœurs étaient prisonnières. Elle seule avait réussi à s'échapper. Mais sans pouvoirs magiques, elle se retrouvait plus impuissante qu'une libellule. Il ne lui restait que ses sens - très développés chez les fées, surtout dans sa famille. Son nez lui disait que les troupes envoyées par le Dragon - Maître à sa poursuite étaient à deux lieues, en train de traverser le bois d'où elle venait de sortir.

« Avance ! Avance ! » Se dit-elle encore. Mais elle était à bout de souffle.

« Si je pouvais me transformer en quoi que ce soit, même en un vilain crapaud, je pourrais me cacher. »

- Et pourquoi vilain donc … ma princesse ? Hein ? Pourquoi ?

La voix enrouée sortait du gros ventre d'un crapaud tout rouge d'indignation.

- Si j'avais un miroir, que tu t'y puisses voir... En ce moment, tu n'es pas très jolie toi non plus !

Delle tremblait. D'effort. De peur. De stupéfaction. Surtout de peur. Une peur folle. L'odeur ennemie se faisait de plus en plus forte.

- Oh ! S'il te plaît ! Fais quelque chose ! Aide-moi ! Cache-moi quelque part ! Ils arrivent !

Le crapaud en avait trop vu dans sa vie pour se dépenser en questions inutiles. Seulement, son aide ne pouvait jamais être gratuite. C'était la loi du Bois Vert, un peu spéciale pour lui. Il ôta la pipe qu'il avait au coin de la bouche et cracha, puis se racla la gorge.

- Approche, ma demoiselle. Embrasse-moi, fais-moi un baiser, mais un vrai, et après tu seras aidée.

- Un baiser ! … Oh !! …

Delle sentit son estomac se soulever. Comme une flèche, l'odeur terrifiante piqua ses narines. Ils étaient presque là !! D'un coup elle se jeta vers le crapaud, les bras ouverts, et posa ses lèvres transparentes sur la bouche qui puait... Cette douceur dans son ventre ? Comme un frétillement de papillon ? Qu'est-ce que c'était ? Du plaisir ? Était-ce possible?! Était-ce vrai ?! Ce frisson ! Dieu des Fées ! Elle devenait folle ?!

La terre tremblait. Ils étaient là, à deux pas. Plus près. Plus près. Encore plus près. Delle ferma les yeux. Combien de secondes lui restait-il à vivre ? Tourbillon de puanteurs et coups de sabots, les soldats du Dragon - Maître approchaient. Ils la frôlèrent presque. Ils passèrent. Sans s'arrêter. Le cœur, dans la poitrine de Delle, lui, s'était arrêté. Un long moment, très long, s'écoula. Puis ses genoux cédèrent et elle se retrouva par terre. Ahurie. Étourdie. Coups de sabots et cris sauvages s'éloignaient. Des feuilles géantes l'ombrageaient. On aurait dit un palmier. Seulement, il ressemblait à un pissenlit.

« Je perds la tête. »

Elle tendit la main pour toucher une branche du bizarre pissenlit. Devant ses yeux pétrifiés, il y avait une patte, une frêle patte verdâtre qui s'efforçait vainement à atteindre les feuilles.

- Oui, c'est bien toi, ma belle. C'est tout ce que j'ai pu faire en urgence. Tu fais une très charmante grenouille.

- Ils sont partis ?

- Oui. Maintenant il faut se dépêcher. Nous irons ensemble à la Cour du Roi - Prêtre. Lui seul peut délivrer tes sœurs.

- Alors tu sais … ?

- Ne perdons pas le temps. Chaque fois que tu ouvres ta bouche, tu perds une belle occasion de te taire. Viens, je t'aide à te relever.

Il lui prit une patte dans la sienne et Delle ressentit le même frisson de tout à l'heure, plus fort maintenant, une secousse, et plus doux, ô combien plus doux ! La fatigue avait disparu. La peur également. Elle pourrait marcher comme ça jusqu'à la fin de ses jours, à côté de ce vilain crapaud. À bien le regarder, il n'était pas si vilain que ça …

Après un bon bout de chemin, ils entrèrent ensemble dans la belle Cité Ronde. Le Roi - Prêtre envoya ses légions pédestres et volantes, et même l'escadron de chevaux ailés, à la rescousse des fées.

Un clin d’œil, et dans le Pays des Fées il n'y avait plus l'ombre d'un dragon. Elles s'étaient toutes réunies dans la Salle du Trône pour partager leur joie.

- Viens dans mes bras, Delle, ma petite. Tu as été bien courageuse. Et, secouant d'un geste hautain un peu de poudre d'étoiles accrochée au velours de sa robe :

- Il est temps que tu redeviennes ce que tu es. Remercie encore une fois ton copain et … laisse-le partir.

- Maman, ne pourrais-tu pas … ? Fais-le pour moi, transforme-le en être humain ! Je t'en supplie !!

Une larme monta vers l’œil du crapaud. Une seule, mais si lourde ! Il savait bien, lui, que c'était impossible. Trop grandes avaient été ses fautes, trop lourde la malédiction qui l'avait atteint. Si lourde que même pas le bonheur d'aider les autres ne lui était permis ; il devait se faire payer. La larme ne coula pas, elle tomba dans son cœur, lourde comme une pierre. Il regardait Delle et ainsi, grenouille, elle lui sembla encore plus belle que la fée dont la bouche l'avait embrassé. Mais Delle ne le regardait pas. Ses yeux étaient accrochés au visage de sa mère, dans une supplication désespérée. La Mère - Fée fronça les sourcils. Que faire ? Lui dire la vérité, elle ne le pouvait pas. C’aurait été à lui de la lui dire.

- Ça, ma petite, n'arrive que dans les contes.

Ses yeux sévères et attristés en même temps cherchèrent ceux de Delle. Mais celle-ci regardait ailleurs quand elle dit :

- Je resterai comme ça jusqu'à demain, maman.

 

Le lendemain matin, le soleil brillait comme jamais. Sans brûler cette fois-ci. Il caressait la peau. Sur la grande route poussiéreuse qui allait du château vers le monde, un crapaud et une grenouille marchaient côte à côte. Leurs petits pas respiraient le bonheur. 



01/08/2013
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