Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Atelier 12 - 2020 - la nouvelle

 

Intrications

Paul P. Prisca

Nouvelle

 

Y a des jours, faudrait pas se lever, songeait Amèl, son portable à la main, assise avec ses copines dans ce bar minable. Elle regarda autour d’elle. Les connards qui hurlaient sur le flipper. La télé qui débitait ses conneries à la chaine. Le vieux qui sirotait son ballon de rouge en fixant l’écran du PMU figé sur la dernière course. Elle serra les dents. Journée de merde.

Tout était allé à vau l’eau. Depuis le matin, quand, la chasse s’était remise à fuir alors que le plombier était passé y a pas huit jours, elle avait seulement pu couper l’eau en partant. Puis le bus coincé par un accident. Et l’engueulade du patron à son retard.

 

  • T’as vu l’heure ?
  • Pas ma faute, le bus …
  • Rien à foutre, tu dois être là à 7h30 pour la mise en place.
  • Mais le bus …
  • Quoi le bus, t’as ka venir en vélo ou à pied.
  • Depuis chez moi faudrait des heures.
  • Rien à battre. Grouille, au boulot au lieu de rester plantée là.

 

Puis les clients, le plus souvent ronchon, et toute la journée …

 

  • Faut vraiment mettre un masque ?
  • C’est écrit à l’entrée
  • Et si qu’on sait pas lire, lança plus tard un jeunot qui se marrait avec son pote, et puis t’es de la police ?
  • Z’étes pas contents ?
  • Ho la meuf, tu nous lâches !

 

À cran, Amèl décrocha le téléphone.

  • Ya deux emmerdeurs là.

 

Le grand Fred de la sécurité rappliqua illico,

  • Allez cassez vous …

 

Début de bagarre … dans sa tête, les éclats de voix du matin se mêlaient aux éclats de voix actuels des garçons du flipper. Amèl n’en pouvait plus. Elle se leva brusquement.

 

  • Journée de merde, dit-elle en partant, sans un mot de plus à ses copines.

 

Elle sortit en claquant la porte de verre où était écrit « Allez y mollo, je suis fêlée ». Heureusement elle ne se brisa pas. Amèl était furieuse, contre le monde entier, contre elle-même, contre cette journée pourrie, contre sa vie pourrie …

 

*   *   *   *   *

 

Elle avançait à vive allure. Il faisait sombre. Son pied heurta une canette de bière qui traînait là. Prise de furie au bruit déclenché elle se retourna et shoota dans la boîte. Celle-ci décolla heurtant un vieux monsieur qui débouchait de l’allée perpendiculaire. Amèl s’arrêta net. Stupéfaite, furieuse et désolée de son geste.

 

  • Oh, pardonnez-moi, dit-elle au vieil homme, je, je …
  • Joli shoot, répondit l’homme, j’aurais pas fait mieux !
  • J’étais juste énervée et …
  • Et je n’y suis pour rien, et vous ne me visiez pas, et et caetera, caetera. Je comprends, vous étiez juste en train de rouméguer …
  • On peut le dire comme ça. J’ai eu une journée pas terrible.
  • Ne vous en faites pas, je connais ça aussi.
  • Et dans ce cas là, vous aussi vous shootez dans les canettes de bière ?
  • Cela m’arrive.

 

Ils échangèrent quelques minutes puis chacun reprit son chemin. Cette rencontre et les quelques phrases échangées avaient calmé Amèl. Je suis stupide de réagir ainsi à ces piqures de loustics, se dit elle. Elle se remémora sa Tata : « Se mettre la rate au court bouillon pour des bêtises pareilles, c’est juste bon à se faire du mal ». Pas envie de me faire du mal, pensa-t-elle, me faudrait quand même trouver la parade pour pas être bouffée par ces trucs-là.

Elle rentra chez elle d’un pas rapide, monta ses escaliers quatre à quatre, prit sa douche, s’enfonça dans son grand lit. Le ciel était visible par le velux de sa mansarde, elle se sentit anxieuse. Il n’y avait personne à coté d’elle et ce soir elle le vivait mal. Avec son dernier copain ça n’avait pas duré, une erreur de casting. Trop mièvre, trop sage. Elle avait dit oui sans vraiment y penser. Il en avait tellement envie le pauvre. Après quelques semaines, le constat était sans appel, cela ne leur avait rien apporté, ni à lui ni à elle. Elle avait rompu très vite.

 

Ses dernières expériences étaient décevantes. Que lui arrivait-il ? Elle se pelotonna dans son lit. Pourquoi cette fragilité soudaine ? Elle avait 23 ans, elle se sentit triste, démunie. Elle eut soudain envie de quelqu’un de fort et de doux dans sa vie. Qui ne serait peut-être pas là ce soir, mais à qui elle pourrait a minima envoyer un SMS :

 

« So Sorry ke tu sois pas là à me serrer bien fort. Je t’M. Tamèl ».

 

Gling du SMS qui s’envole. Mode avion. Rideau et dodo ! Elle sombra sur ce SMS rêvé.

 

*   *   *   *   *

 

  • James, c’est pas la salope qui nous a fait virer du market l’autre jour ?
  • Je veux que c’est elle. Viens on se la coince et on se la goinfre.

 

Amèl, perdue dans ses pensées sur le week-end qui commençait, ne se rendit compte de rien. Il n’y avait pas grand monde dans le quartier à cette heure du milieu d’après-midi. Les deux gars, un gros balèze et un grand maigrelet, lui emboitèrent le pas. Ils se rapprochèrent, puis l’un donnant un coup de coude à l’autre, le maigrelet accéléra pour la dépasser rapidement. Arrivés au coin de la rue, le gros balèze se porta à la hauteur d’Amèl, la heurta par derrière la poussant vers la rue d’où l’autre déboula et lui rentra dedans.

 

  • Ça va pas non ? eu-t-elle juste le temps de dire.

 

Déjà le premier lui mettait sa main sur la bouche pour la faire taire, l’autre lui alignant une gifle qu’il voulait monumentale, mais heureusement maladroite, l’effleurant à peine.

 

  • Tu vas voir chérie, c’est rien à côté de ce qui t’attend ! dit l’autre.

 

Amèl était souple, elle se contorsionna, se secoua furieusement. La main sur sa bouche glissa et elle la mordit le plus fort qu’elle pu.

 

  • Putain elle m’a mordu la conne, dit l’autre en secouant sa main.
  • Au secours ! hurla Amèl, au secours !

 

Furieux le maigrelet allait lui massacrer la tête, mais il ne pu bouger son bras, bloqué par une poigne ferme, et il se cassa en deux quand un coup de poing porté depuis l’arrière vint le frapper violemment en plein estomac. Avant même qu’un son ne sorte de sa bouche, Amèl vit une petite nana, de type asiatique, concentrée comme pas deux, qui lança,

 

  • Zêtes mal tombés les gars,

 

Et se tournant vers le balèze à la main endolorie, avant qu’il puisse faire un mouvement, il prit un coup de pied dans son intimité qui le fit se rouler par terre.

Amèl, dans un réflexe primal  se serra dans les bras salvateurs.

 

  • Et deux de chute, dit cette dernière, vous voulez une autre tournée ?

 

Les deux gars mirent les bras devant eux, ils avaient leur compte et n’en voulaient pas plus. Ils passèrent un moment en silence à se tortiller, puis commencèrent à essayer de se relever.

 

  • Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Demanda une voix derrière elles.

 

Se retournant, elles virent deux policiers municipaux arrivant à grand pas d’une voiture stationnée juste à côté, le chauffeur restant au volant.

 

  • Ce n’est rien, Monsieur l’agent, lança Amèl tout de go, on répète juste une scène de notre prochain spectacle de rue.
  • C’est vrai ça ? demanda, suspicieux, le plus grand des agents en se tournant vers les deux gars qui se relevaient péniblement.
  • Oui, M’sieur l’agent, articula le maigrelet.
  • T’as l’air d’avoir mal là non ?
  • C’est qu’on commence à peine de répéter, on n’est pas encore vraiment au point.
  • Je vois, et toi t’en dis quoi, là, gros lard ?
  • C’est pas gentil de l’appeler gros lard, Monsieur l’agent, lança la sauveuse d’Amèl, il fait vraiment des efforts vous savez.
  • Tu confirmes ce qu’a dit ton pote ?
  • Oui, M’sieur l’agent, on vient juste de rentrer dans la troupe, on est là pour apprendre, alors oui, c’est un peu dur.
  • Vous savez bien qu’il y a pas d’apprentissage sans souffrance M’sieur l’agent, dit Amèl en rigolant.
  • Oh mais t’es philosophe toi dis-donc, et dites-moi vous tous …
  • Faber, Faber ! lança le chauffeur resté à la voiture, y a un appel du central, ça chauffe au marché du Bouldor, si y a rien à faire ici faut qu’on y droppe fissa.
  • Z’avez de la chance, grommela le dénommé Faber en se dirigeant vers la voiture … oui, je disais, lança-t-il en se tournant vers eux, bien sûr vous avez vos papiers …
  • Bien sûr ! répondirent les quatre d’une seule voix.

 

La voiture démarra en miaulant des pneus. Les deux gars étaient maintenant debout, ne sachant pas trop quelle attitude adopter.

 

  • Bon on va se boire une bière ? Lança la jeune asiatique aux deux gus, moi c’est Lou.
  • Moi c’est Amèl, et vous ?
  • Moi c’est Robert, hésita le maigrelet.
  • Moi c’est Roger, murmura le balèze.
  • Bon allez ! faites pas la gueule les Roro, z’avez essayé, ça a pas marché, ça arrive, dit Amèl, mais putain vous me vouliez quoi ?
  • L’autre jour quand on a fait les cons au market, t’as appelé la sécu, on voulait se venger, te secouer un peu.
  • Ah, c’était vous ! Vous m’avez suivie ?
  • Non on est tombés sur toi par hasard, on est du quartier.
  • Pas de bol les gars, le secouage c’est vous qui l’avez eu, rigola Lou.
  • C’est une championne non ? dit Amèl en se serrant contre Lou, c’est mon ange gardien. Elle est bonne non ?
  • Bonne, bonne …
  • Pas bonne ? Répliqua Lou, tu veux une re-sucée ?
  • Non non non ! T’es super bonne, ça nous suffit.
  • À la bonne heure !

 

Les garçons étaient remis maintenant.

 

  • Allez, soyez beaux joueurs, les bières c’est pour moi, dit Amèl passant son bras sous le bras de Roger.
  • Z’êtes du quartier t’as dit, d’où ? demanda Lou.
  • De la rue Castex.
  • C’est juste derrière, je connais, y a un troquet sympa, Chez Lola, on y va ?
  • D’accord, dit Robert.
  • Super, dit Lou en passant son bras sous le sien, z’allez voir on va devenir copains.

 

C’est ainsi que, bras dessus bras dessous, ils partirent boire une mousse chez Lola. Ils s’installèrent à une table basse sur le trottoir car c’était comme ça chez Lola. Les deux filles serrées sur le canapé défoncé. Lola vint prendre la commande de bière et ils firent connaissance en les sirotant. Au fil de trois ou quatre tournées, ils devinrent bons amis.

À un moment l’un des gars alla pisser, l’autre se leva.

 

  • On a fait les cons, les bières c’est pour moi.

 

Et tandis qu’il allait au comptoir, laissant les filles seules.

 

  • T’as mieux à faire que de venir avec moi ? demanda une Amèl un peu anxieuse à Lou.
  • Rien du tout, et puis je vais pas te laisser rentrer seule, enfin … si tu veux bien …
  • Comment que je veux, dit Amèl en glissant sa main dans celle de sa voisine et serrant doucement sa cuisse contre la sienne … comment que je veux bien.

 

Les garçons revenus,

 

  • Bon, nous on y a va, dit Amèl, on se claque la bise ?
  • Ça roule, répondit Robert.
  • Sans rancune ? demanda Lou.
  • Sans rancune, dit Roger, finalement on a fait connaissance. On se reverra ?
  • Bien sûr, pas de problème, le quartier est petit, conclut Amèl, tchao les Roro.
  • Les Roro ? demanda Robert.
  • Ben oui, Robert et Roger, les Roro quoi.
  • Roger rigola, et vous Amèl et Lou, ça fait AmèLou ?
  • Pile poil, rigola Amèl, j’achète.

 

Ils se firent la bise et se séparèrent, les « Roro » partant d’un côté, « AmèLou », bras dessus, bras dessous partant de l’autre. Et ce fut le début d’une solide et belle amitié entre les quatre.

 

*   *   *   *   *

 

Bien des heures plus tard, repues d’amour, installées dans le grand lit sous le ciel, Amèl laissait Lou lui masser doucement la tête.

 

  • Merci, dit-elle.
  • De quoi ?
  • De tout, de tes caresses, de ton amour, de m’avoir sauvée du massacre par ces deux crétins, de tes massages …
  • Alors merci à toi.
  • De quoi ?
  • De tout, de tes caresses, de ton amour, de m’avoir sauvé la mise avec les flics par ta présence d’esprit. Le coup de la répétition du spectacle de rue, c’était géant vu les circonstances. Tu sais, ma carte de séjour est out depuis des mois.
  • On a surtout eu du bol qu’ils soient appelés ailleurs à ce moment-là.
  • Pas faux, mais bon, la chance fait partie de la vie non ? Disons qu’on est quittes.
  • De toute façon, on fait pas des comptes. Je t’aime, c’est tout.
  • C’est tout aussi pas faux pour moi. Par contre …
  • Quoi ?
  • Par contre je dois t’apprendre des rudiments d’auto-défense, deux ou trois trucs simples si des mecs t’emmerdent. Je serais pas toujours là pour te dépatouiller.
  • J’aime pas la bagarre …
  • Moi non plus, mais des fois, eux si ! Faut savoir sinon répondre, du moins se protéger.
  • T’as raison, ceci dit, maintenant, j’ai les Roro pour me protéger.
  • Les Roro ? Tu comptes vraiment sur eux ?
  • Finalement sont sympa non ?
  • Oui, bon, ça n’en empêchera pas d’autres mecs de te chercher des crasses à l’occasion, sans eux ni moi pour te sauver.
  • Pas faux. Ok, je veux bien tes conseils, mais d’où tu tiens ça ?
  • De mon pays. Je suis Thaïlandaise, et j’ai commencé la boxe thaïe très jeune. Pas pour me battre, mais pour me défendre. Ça m’a servi …
  • À me défendre moi, entre autre. Merci, dit Amèl en se serrant bien fort. Je veux bien apprendre avec toi.

 

Elle se lova très très fort contre son nouvel amour.

 

  • Tu sais, dit-elle, en y réfléchissant, c’est quand même grâce aux Roro, à leur bintz de l’autre jour et à leur attaque d’aujourd’hui si tu es dans mes bras. Moi je leur dis un grand merci.
  • Moi aussi dit Lou, t’as raison, « Merci les Roro ».
  • Oui, passer d’une journée de merde à une nuit de bonheur, à quoi ça tient tout de même…

 

Et, heureuses, elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre.

 

*   *   *   *   *

Le jeudi suivant, pour décompresser en sortant du Market à 21h30, Amèl se retrouva avec trois copines de boulot dans le bar où elles avaient leurs habitudes quand elles étaient du soir. Il faisait moche, avec ce fin grésil qui collait à la peau, et ça caillait. Elles s’engouffrèrent dans le troquet dont la porte branlait toujours et s’installèrent à une table au milieu. Les deux braillards de la semaine précédente s’excitaient de nouveau sur le flipper près de l’entrée. Ils avaient mis leur casquette, l’un visière avant, l’autre visière arrière.

 

  • Putain, tilt ! le con, juste au moment de battre mon record, saloperie de machine ! lança visière arrière qui était aux manettes.

 

Et je te fous des baffes à l’engin, le secoue, le soulève, à la limite de lui faire faire la cabriole.

 

  • Hé, ho, on se calme les jeunes, là, dit le patron, me cassez pas le bouzin et arrêtez votre cirque.
  • Qué cirque ?  Hurla le jeunot, cette machine c’est de la merde, on la touche pas qu’elle tilte déjà, y a plus qu’à remettre du fric, une vraie escroquerie, y en a marre.
  • Si t’en a marre, hésite surtout pas, casse toi avec ton copain.
  • Hé ! je suis un client, moi, et le client est roi.
  • Le roi des cons oui !
  • Tu me traites de con ?
  • C’est pas mal déduit !
  • Hé on s’entend plus causer, lança Amèl de la table des filles, pour essayer de détendre l’atmosphère.
  • Pour ce que vous avez à raconter entre filles, rebondit visière avant.
  • D’ailleurs il vous manque pas un peu des mecs là ? reprit l’autre, en faisant mine de s’approcher.
  • Pas besoin, on est trop bien entre nous.
  • Z’avez pas besoin d’homme, c’est ça ?  Vous prenez votre pied entre filles, à quatre pour faire des parties carrées ?
  • Bon, vous arrêtez d’emmerder tout le monde, dit le patron.

 

Il s’approcha des deux garçons, et leur désigna la porte.

 

  • La sortie, c’est par là.
  • Ouais, mais c’est pas notre heure.
  • Va pourtant bien falloir y aller, tout seuls, gentiment, ou à coup de pompes au cul.
  • Hé le vieux là, y s’y croît !
  • Il a pas tort, repris Amèl, vous foutez le bordel.
  • Tu vas la fermer la morue là, dit visière arrière en la pointant du doigt.
  • Il s’approcha de la table, menaçant.
  • Allo la police ? j’ai deux excités qui menacent les clients dans mon établissement.
  • Le patron causait au téléphone.
  • Oui, Le BarNum, rue Lelièvre. Y a deux jeunes qui me foutent le bordel.
  • Ok, à tout de suite.
  • Cassez-vous si vous voulez pas vous faire embarquer, dit Isa, voisine d’Amèl, le patron là, il plaisante pas.
  • C’est ça oui, zêtes bien des gonzesses, pas besoin de mec au pieu mais vous faut des mecs pour vous protéger, et en uniforme de préférence, dit visière avant.
  • Allez viens, on se tire, dit l’autre, mais on vous a bien repérées mes salopes, on se reverra.
  • Et les pointant une à une du doigt,
  • Toi la grande gueule, dit-il en désignant Amèl, et toi, toi, toi, c’est gravé là, dit-il en se tapotant le front du doigt, parole, on se reverra.
  • C’est ça oui, répliqua Isa, en attendant cassos !
  • Laisse, dit Amèl, c’est des nazes.
  • Tu vas voir ce qu’ils te feront, les nazes, à la première occasion ce sera grand spectacle, cracha l’autre, crois moi, tu t’en souviendras.
  • Et il sorti en claquant la porte si violemment qu’elle explosa en mille morceaux.
  • Espèce de merdeux, hurla le patron en sortant une batte de base-ball de derrière son comptoir, je vais te fracasser comme t’as fait à ma porte …
  • Il s’élança vers l’ouverture béante en piétinant les bouts de verre.
  • Fais pas ça, dit Amèl en le retenant par le bras, fais pas le con, si tu le massacres, les emmerdes se sera pour toi …
  • T’as raison, dit le patron en baissant son bras.
  • Il tremblait d’émotion.
  • Je sais pas combien de temps je vais tenir, je suis ici depuis près de cinquante ans … Ces derniers temps, tout part en couille !
  • C’est vrai, ça se détraque grave en ce moment, dit Isa, les gens sont de plus en plus énervés, on peut rien leur dire, ça hurle tout de suite …
  • Z’en ont juste marre ! Mare d’être confinés, mare du boulot, mare de pas de boulot, mare de devoir écrire un papier pour sortir, d’êtres traités comme des moins que rien, comme des gosses, même si maintenant on peut sortir comme on veut.
  • Ils bavardèrent ainsi un moment, le temps de reprendre souffle. Puis elles aidèrent le patron à balayer les éclats de verre. Il était réaliste, elle pèterait bien un jour. Il avait prévu une plaque de contre-plaqué pour fermer son bar ce jour-là. Le jour était arrivé. Elles l’aidèrent à la mettre en place.
  • Elles burent un dernier coup offert par le patron qu’était pas un mauvais bougre, juste fatigué et dépité de voir son quartier, si agréable il y a quelques années, devenir un lieu morne, sans vie, mais hélas pas sans incidents. Alors qu’elles échangeaient quelques mots avant de régler et partir, Amèl senti son téléphone vibrer dans sa poche …
  • Lou …
  • Tu peux venir, j’ai été embarquée au poste de police, rue Gravin, fais vite s’il te plaît.
  • Ok, j’arrive.
  • Elle coupa la conversation, se leva précipitamment.
  • Scusez, faut j’y aille ! Isa tu payes pour moi ?
  • Pas de souci. C’est grave ?
  • Sais pas, j’y fonce.
  • Amèl partit au pas de course en direction du poste qui n’était pas loin.
  • Elle y fut rapidement. Après avoir franchi l’accueil où elle dut montrer ses papiers et expliquer pourquoi elle était là, elle vit Lou assise sur un banc, à coté d’un vieux monsieur. Elle reconnu aussitôt celui dans lequel elle avait shooté une cannette de bière vide une semaine plus tôt.
  • La voyant, Lou se leva, se serra dans ses bras.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Je te présente Monsieur …
  • Boisdoeuvre, Félix Boisdoeuvre, bonsoir mademoiselle, on se connaît …
  • Oui c’est vous la semaine dernière …
  • Exact, et Lou est votre amie ?
  • Oui
  • Bravo, vous l’avez bien choisie.
  • Je sais … qu’est ce qui se passe ?
  • Tout va bien, ne vous inquiétez pas. C’est juste ces jeunes gens là-bas …
  • Il désigna une pièce où casquette avant et casquette arrière étaient interrogés par deux policiers.
  • Qu’est-ce qu’il font là eux ? demanda Amèl.
  • Vous les connaissez ?
  • On peut pas dire ça, juste je les ai déjà vus. Ils étaient au BarNum tout à l’heure, à foutre le bordel. Pourquoi ils sont là ?
  •  Je faisais ma sortie du soir, un peu comme quand on s’est rencontrés l’autre fois. Ils sont arrivés en gesticulant, en criant, m’ont bousculé. Comme j’ai protesté ils ont commencé à m’asticoter, à m’insulter, l’un m’a poussé, l’autre m’a donné un coup de poing à l’épaule, ça allait mal tourner … Heureusement votre amie Lou est passée et les a maîtrisés.
  • Oui, confirma Lou, mais pas de bol, une voiture de police est arrivée à ce moment là et nous a embarqués tous les trois.
  • Je suis venu aussi car je voulais témoigner pour Lou.
  • Et que se passe-t-il ?
  • Ben … tu sais bien, mes papiers sont plus en règle …
  • Merde, merde … c’est vraiment la tuile.
  • Vous en faites pas, je m’en occupe.
  • Que pouvez-vous faire ? C’est hélas vrai, ma carte de séjour est périmée.
  • Ne vous inquiétez pas je vous dis.
  • À ce moment là, un policier s’approcha d’eux.
  • Monsieur Boisdoeuvre, si vous voulez bien venir.
  • Bien sûr.

 

Il suivi le policier dans un bureau.

 

  • Tu le connais ?
  • Pas vraiment, vu une fois par hasard et bavardé quelques minutes avec lui l’autre soir.
  • Il a l’air gentil, et propre sur lui, manifestement les policiers le respectent.
  • Tu leur as fait quoi aux autres là ?
  • Une tite branlée, ils s’en remettront. Seulement je suis mal maintenant. Je pouvais quand même pas les laisser taper sur un vieux ! Ç’aurait été une bagarre entre jeunes je serais pas intervenue.
  • Oui, enfin tu dis ça …
  • Je suis pas folle, je sais bien ma situation, la police c’est pas du tout pour moi en ce moment. Là par contre …
  • Il va témoigner pour toi, dire que sans toi …
  • Oui mais … ça me fait pas des papiers à jour pour autant …

 

Elles discutèrent ainsi une dizaine de minutes, Lou très inquiète et Amèl argumentant pour la rassurer. Le policier revint alors à elles.

 

  • Mademoiselle, venez je vous prie, dit-il à Lou.
  • Elle peut venir avec moi ?
  • Le policier hésita un instant.
  • Ok, Monsieur Boisdoeuvre m’a dit qu’il vous connaissait aussi.

 

Il les emmena dans le bureau où se trouvait ledit Monsieur discutant avec un gradé.

 

  • Asseyez-vous, dit celui-ci qui était au bureau. Monsieur Boisdoeuvre m’a tout raconté. Merci d’être intervenue pour sa sécurité.
  • C’est normal non ?
  • Certes, mais le normal aujourd’hui …
  • En tout cas chez moi on ne laisserait jamais des jeunes bousculer une personne âgée.
  • Je comprends, le problème c’est que vous n’êtes pas chez vous, mais ici, et votre carte de séjour n’est plus valide.
  • Je vais être expulsée ?
  • Non, ne vous inquiétez pas, vu ce qui vient de se passer vous n’aurez pas de problème, Monsieur Boisdoeuvre se porte garant de vous et va vous aider à régulariser cela.
  • Mais comment allez-vous faire ? demanda Lou en regardant Monsieur Boisdoeuvre
  • Vous avez de la chance, je suis un ancien magistrat et je connais très bien la machine de l’intérieur. Je vais faire le dossier qui va bien. Pour vous remercier de votre action vous obtiendrez une carte de séjour de 10 ans.
  • Une carte de 10 ans, pour ça ? C’est possible ? demanda, ébahie, Lou au policier.
  • C’est possible ! À condition d’avoir un bon dossier. Là-dessus je n’ai pas d’inquiétude, le votre sera béton. Bon, j’ai une note à saisir et vous serez tranquille pour les 15 prochains jours, le temps pour Monsieur Boisdoeuvre de régler la chose. Vous pouvez disposer maintenant.
  • Et les deux autres là ? Demanda Amèl avec un geste du pouce vers le bureau contigu.
  • On les connaît bien hélas. On s’occupe d’eux.
  • Une fois sortis du poste,
  • On vous raccompagne, dit Amèl à Monsieur Boisdoeuvre, et merci pour votre intervention.
  • Merci à Lou pour la sienne ! Ne vous inquiétez pas, tout va s’arranger. Je veux bien que vous m’accompagniez, on fera connaissance en marchant. Vous verrez où j’habite pour venir me voir demain. Au fait, appelez-moi Félix, comme un vieil ami.
  • Demain je travaille jusqu’à 17 heures, dit Amèl.
  • Et moi jusqu’à 16h30, ajouta Lou.
  • Venez chez moi à 17h30 avec tous vos papiers. On s’y collera tout de suite avant de diner ensemble.

 

En discutant ils arrivèrent au domicile de Monsieur Boisdoeuvre, une petite maison élégante, à un étage, dans l’allée d’où il sortait quand Amèl l’avait rencontré la première fois. Il leur proposa d’entrer. Comme il se faisait tard et que le lendemain, Amèl était du matin et commençait tôt, elles refusèrent mais le rendez-vous fut confirmé pour … l’après-midi même puisqu’il était en fait minuit bien passé.

 

  • Je peux vous faire la bise ? demanda Lou à Monsieur Boisdoeuvre.
  • Bien sur répondit-il Félix en riant, manifestement très heureux.
  • Ce qui fut fait, avec Amèl aussi. Elles rentrèrent rapidement chez cette dernière où Lou avait « pris pension », comme elle disait en plaisantant.

 

*   *   *   *   *

 

Félix, puisqu’il tenait que les filles l’appellent ainsi, fut très efficace (et il connaissait beaucoup de monde). Moins de dix jours plus tard Lou reçu sa nouvelle carte, valable dix ans. Un vrai bonheur pour elle et pour Amèl.

 

Pour fêter Lou et sa nouvelle carte, Félix lança l’idée d’une réunion amicale dans son jardin, qui ne se voyait pas de la rue, mais était bien sympathique et pas si petit que ça. Tout le monde participa aux préparatifs, même les habitants des deux maisons contiguës qui furent invités. Amèl et Lou convièrent quelques copains et copines. Lou fut la vedette de la fête où ils se retrouvèrent à une petite vingtaine. Le patron du BarNum organisa l’arrosage. Les RoRo firent le service, aidés des copines d’Amèl parmi lesquelles Isa ne resta pas indifférente à Robert tandis que Roger se vit très entouré.

 

Félix fut tout heureux de cette ambiance enjouée. Il était veuf, vivait seul, ses trois enfants étant à l’étranger. Cette soirée festive, jeune et animée lui redonna une énergie nouvelle, et par la suite il invita souvent les jeunes femmes et quelques-uns de leurs proches amis.

 

Quant à « AmèLou », quelques semaines plus tard, consolidées dans leur amour, sûres de la complétude de leur union, elles le gravèrent en miroir dans leur chair.

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FIN

  

Texte publié sous licence Creative Commons

 

Pour toute autre utilisation merci de joindre l'auteur                                                                                                                   Paul.P.Prisca@free.fr



03/07/2020
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