Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Atelier 10 - 2020 - Sujet 4

 

Intrications

Paul P. Prisca

Nouvelle

 

Y a des jours, faudrait pas se lever, songeait Amèl, son portable à la main, assise avec ses copines dans ce bar minable. Elle regarda autour d’elle. Les connards qui hurlaient sur le flipper. La télé qui débitait ses conneries à la chaine. Le vieux qui sirotait son ballon de rouge en fixant le rapido affichant le dernier tirage. Elle serra les dents. Journée de merde.

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Tout était allé à vau l’eau. Depuis le matin, quand, la chasse s’était remise à fuir alors que le plombier était passé y a pas huit jours, elle avait seulement pu couper l’eau en partant. Puis le bus coincé par un accident. Et l’engueulade du patron à son retard.

 

  • T’as vu l’heure ?
  • Pas ma faute, le bus …
  • Rien à foutre, tu dois être là à 7h30 pour la mise en place.
  • Mais le bus …
  • Quoi le bus, t’as ka venir en vélo ou à pied.
  • Depuis chez moi faudrait des heures.
  • Rien à battre. Grouille, au boulot au lieu de rester plantée là.

 

Puis les clients, le plus souvent ronchon, et toute la journée …

 incipit.jpg

  • Faut vraiment mettre un masque ?
  • C’est écrit à l’entrée
  • Et si qu’on sait pas lire, lança plus tard un jeunot qui se marrait avec son pote, et puis t’es de la police ?
  • Z’étes pas contents ?
  • Ho la meuf, tu nous lâches !
  • A cran, Amèl décrocha le téléphone.
  • Ya deux emmerdeurs là.
  • Le grand Fred de la sécurité rappliqua illico,
  • Allez cassez vous …

 

Début de bagarre … dans sa tête, les éclats de voix du matin se mêlaient aux éclats de voix actuels des garçons du flipper. Amèl n’en pouvait plus. Elle se leva brusquement.

 

-    Journée de merde, dit-elle en partant, sans un mot de plus à ses copines.

 

Elle sortit en claquant la porte de verre où était écrit « Allez y molo, je suis félée ». Heureusement elle ne se brisa pas. Amèl était furieuse, contre le monde entier, contre elle même, contre cette journée pourrie, contre sa vie pourrie …

 

*  *  *  *  *

Elle avançait à vive allure. Il faisait sombre. Son pied heurta une canette de bière qui traînait là. Prise de furie au bruit déclenché elle se retourna et shoota dans la boîte. Celle-ci décolla heurtant un vieux monsieur qui débouchait de l’allée perpendiculaire. Amèl s’arrêta net. Stupéfaite, furieuse et désolée de son geste.

 

  • Oh, pardonnez-moi, dit-elle au vieil homme, je, je …
  • Joli shoot, répondit l’homme, j’aurais pas fait mieux !
  • J’étais juste énervée et …
  • Et je n’y suis pour rien, et vous ne me visiez pas, et et caetera, et et caetera …

 

Je comprends, vous étiez juste en train de rouméguer…

 

  • On peut le dire comme ça. J’ai eu une journée pas terrible.
  • Ne vous en faites pas, je connais ça aussi.
  • Et dans ce cas là, vous aussi vous shootez dans les canettes de bière ?
  • Cela m’arrive.

 

Ils échangèrent quelques minutes puis chacun reprit son chemin. Cette rencontre et les quelques phrases échangées avaient calmé Amèl. Je suis stupide de réagir ainsi à ces piqures de loustics, se dit elle. Elle se remémora sa Tata : « Se mettre la rate au court bouillon pour des bêtises pareilles, c’est juste bon à se faire du mal ». Pas envie de me faire du mal, pensa-t-elle, me faudrait quand même trouver la parade pour pas être bouffée par ces trucs-là.

 

Elle rentra chez elle d’un pas rapide, monta ses escaliers quatre à quatre, prit sa douche, s’enfonça dans son grand lit. Le ciel était visible par le velux de sa mansarde, elle se senti anxieuse. Il n’y avait personne à coté d’elle et ce soir elle le vivait mal. Avec son dernier copain ça n’avait pas duré, une erreur de casting. Trop mièvre, trop rien. Elle avait dit oui sans vraiment y penser. Il en avait tellement envie le pauvre. Après quelques semaines, le constat était sans appel, cela ne leur avait rien apporté, ni à lui ni à elle. Elle avait rompu très vite. Ses dernières expériences étaient décevantes. Que lui arrivait-il ? Elle se pelotonna dans son lit. Pourquoi cette fragilité soudaine ? Elle avait 23 ans, elle se senti triste, démunie. Elle eut soudain envie de quelqu’un de fort et de doux dans sa vie. Qui ne serait peut-être pas là ce soir, mais à qui elle pourrait à minima envoyer un SMS :

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So sorry ke tu sois pas là à me serrer bien fort. Je t’M. Tamèl.

 

Gling du SMS qui file. Mode avion. Rideau et dodo ! Elle sombra sur ce SMS rêvé.

*   *   *   *   *

  • James, c’est pas la salope qui nous a fait virer du market l’autre jour ?
  • Je veux que c’est elle. Viens on se la coince et on se la goinfre.

 

Amèl, perdue dans ses pensées sur le week-end qui commençait, ne se rendit compte de rien. Il n’y avait pas grand monde dans le quartier à cette heure du milieu d’après-midi. Les deux gars, un gros balèze et un grand maigrelet, lui emboitèrent le pas. Ils se rapprochèrent, puis l’un donnant un coup de coude à l’autre, le maigrelet accéléra pour la dépasser rapidement. Arrivés au coin de la rue, le gros balèze se porta à la hauteur d’Amèl, la heurta par derrière la poussant vers la rue d’où l’autre déboula et lui rentra dedans.

 

  • Ça va pas non ? eu-t-elle juste le temps de dire, déjà le premier lui mette la main sur la bouche pour la faire taire, l’autre lui alignant une gifle qu’il voulait monumentale, mais heureusement maladroite, l’effleurant à peine.
  • Tu vas voir chérie, c’est rien à côté de ce qui t’attend ! dit l’autre.

 

Amèl était souple, elle se contorsionna, se secoua furieusement. La main sur sa bouche glissa et elle la mordit le plus fort qu’elle pu.

 

  • Putain elle m’a mordu la conne, dit l’autre en secouant sa main.
  • Au secours ! hurla Amèl, au secours  !

 

Furieux le maigrelet allait lui massacrer la tête, mais il ne pu bouger son bras, bloqué par une poigne ferme, et il se cassa en deux quand un coup de poing porté depuis l’arrière vint le frapper violemment en plein estomac. Avant même qu’un son ne sorte de sa bouche, Amèl vit une petite nana, de type asiatique, concentrée comme pas deux, qui lança,

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  • Zêtes mal tombés les gars,

Et se tournant vers le balèze à la main endolorie, avant qu’il puisse faire un mouvement, il prit un coup de pied dans son intimité qui le fit se rouler par terre.

Amèl, dans un réflexe primal  se serra dans les bras salvateurs.

  • Et deux de chute, dit cette dernière, vous voulez une autre tournée  ?

Les deux gars mirent les bras devant eux, ils avaient leur compte et n’en voulaient pas plus. Ils passèrent un moment en silence à se tortiller, puis commencèrent à essayer de se relever.

  • Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Demanda une voix derrière elles.

*  *  *  *  *



24/06/2020
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