Maridan-Gyres

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Atelier 15 - 2023 - Sujet 3 image 3

Mon village.

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Bien sûr, mon petit village ne se targue pas d’avoir l’avenue la plus belle au monde, l’immeuble le plus haut de la terre à l’architecture la plus avant-gardiste qui soit, les monuments historiques les plus symboliques, l’activité quotidienne la plus permanente, les réseaux connectés les plus performants, la vie artistique la plus bouillonnante, les salles de concert les plus grandioses, les stades les plus démesurés ou le plus riche drapé nocturne d’or, d’argent et de rubis.

 

Non, rien de tout cela. Mon village, hissé sur un petit promontoire rocheux, est emmailloté dans un tissu végétal tressé de chênes, d’arbousiers, de cyprès, de cistes et autres platanes et châtaigniers. Son clocher côtoie humblement le bleu céleste et ses pieds baignent dans l’eau pure d’un frais ruisseau vivifiant. Nous sommes ses enfants qu’il accueille à bras ouverts sous son manteau feuillu protecteur. C’est notre Bonne Mère à nous.

 

De sa vigie, sa cloche carillonne à tous les vignobles de la plaine. La nuit, elle rassure en égrenant doucement son chapelet d’heures. Le jour, ses angélus rythment le travail, et le soir regroupe ses ouailles, après une chaude journée de soins aux vignes, tel un Patou avec ses brebis.

 

A l'image de ceps noueux, les ruelles sont étroites et tortueuses. Les maisons, accrochées comme les raisins à leur rafle, se blottissent dans la sainte cape protectrice de notre Madone. Leurs toits pentus parent aux pluies les plus violentes. Leurs fenêtres étroites filtrent la chaleur estivale. Au coude à coude, elles conservent la fraîcheur des ruelles.  

 

Sans même attendre que le printemps ne réchauffe les pierres des maisons, les balcons fleurissent de jonquilles et d’azalées, les glycines envahissent les terrasses, les rosiers reprennent leurs couleurs. Les fenêtres entrouvertes échappent des effluves de sautées de poulets, d’aubergines grillées, de poivrons marinés ou de moussaka qui parfument les ruelles au gré des courants d’air.

 

Dans le village, on ne se téléphone pas pour ne pas déranger, on se déplace par respect de l’autre. Zone blanche oblige, seul le fixe relie le hameau à l’autre monde. On n’a pas de box connectée, seulement des vieux râteaux, datant de l’ORTF,  harmonieusement cachés dans les toitures. Quant aux quelques voitures des villageois, les ruelles les relèguent à l’entrée du village.

 

Ici, il n'y a que des âmes. Athée du simple et du naturel, passe ton chemin. Dans ce village, on ne vit pas la vie comme les acteurs d’un film, on est tout simplement la Vie. Tout le monde se connaît par son prénom sur plusieurs générations, et les homonymies sont vite corrigées par des surnoms aussi plaisants que précis : du puits, du pont, le meunier, le baveux, le chauve. Nous formons une grande famille. Nous partageons nos joies et nos peines. Bien sûr, comme dans toutes parentés, des querelles se lèvent de temps à autres, la charrue, par mégarde évidemment, déplace légèrement la borne du champ ; mais le village est un conciliateur hors pair et on se tape sur l’épaule à la fête votive suivante.

 

Et quand le dernier voyage survient, nul ne manque derrière le tombereau, tiré par le cheval de la commune, seul à pouvoir se glisser dans nos venelles. La foule n’est ni bien ordonnée ni bien silencieuse. Chacun partage avec son voisin un souvenir du défunt. La dernière pelletée de terre jetée, on se retrouve au bar de la placette, pour continuer à vivre avec notre disparu car, chez nous, on ne quitte pas la famille, on change juste d’adresse.

 

Dorémi.

Novembre 2023.



07/11/2023
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