Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 2 - 2024 - Sujet 4

 

 

 

Ian enfonça les mains dans ses poches et parcourut le quai désert d’un œil mauvais. Sans un mot, tête baissée, il martela le sol de ses longues bottes marron. Une odeur âcre d’huile flottait dans l’air alors qu’une légère brume envahissait la grande gare de « New Orleans » en Louisiane. Bien que l’endroit fût immense, l’heure très matinale n’avait pas encore attiré d’éventuels voyageurs.

 

Le jeune homme et Sylvia, sa compagne, avaient abandonné la France depuis quelques années pour s’installer près du Mississippi dont les terres riches et fertiles les avaient attirés. Avant leur départ, tous les deux géraient une exploitation agricole en plaine de Beauce. Hélas, l’abondance croissante de taxes et de contraintes les avait poussés à l’abandon et au désespoir. Sans aucun regret, ils envisagèrent de quitter le sol français quand Ian toucha, par hasard, un héritage important de la part de son oncle qu’il avait bien connu dans son enfance. Etant resté en contact avec lui, conscient de ses problèmes, le vieil homme, sans aucun autre héritier, coucha son neveu sur son testament. Toute sa fortune revenait légalement à Ian Maillard. Rapidement, une forte somme fut virée sur son compte après signature devant notaire.

 

Le jeune couple né dans les années 90 avait gardé l’esprit aventurier de leurs aînés et s’éloigner de leur famille en mettant quelques milliers de kilomètres entre eux ne les embarrassait pas. Partir, c’est tout ce qu’ils souhaitaient, partir, mais vers quelle destination ? Les territoires d’outre-mer régis par les lois françaises furent systématiquement écartés. Après de nombreuses recherches, ils choisirent la Louisiane, pour son attractivité, ses terres riches et où l’on parlait un français approximatif teinté d’un agréable accent cajun.

Ils durent faire appel à un avocat en immigration qualifié et très expérimenté pour obtenir en quelques mois la « carte verte », sésame indispensable pour s’installer aux States. Par une agence locale efficace, ils trouvèrent une petite exploitation à louer : maïs, blé, fruits et légumes, riz, soja et patates douces naissaient de façon prospère sur place grâce au climat adapté.

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Après plusieurs mois d’efforts, l’exploitation devint rentable, Ian et Sylvia s’étaient mis à la culture locale et avaient réussi leur intégration auprès des autochtones qui devinrent leurs concitoyens. La « Farm House » du couple était située à quelques miles de La Nouvelle-Orléans. C’était un joli ensemble de bâtiments entourés de grands espaces de terre noire issue des sédiments du Mississippi sur laquelle le couple avait misé sur la culture du blé et du colza. Pour débuter, mieux valait pour eux, commencer par des semis dont ils connaissaient parfaitement les besoins et la croissance. Lors d’un week-end, ils s’offrirent un voyage sur la route des plantations, l’occasion de visiter de somptueuses demeures. Ils apprirent du guide francophone, avec effroi, l’histoire de l’époque sombre où des esclaves noirs vivaient sous le joug des riches propriétaires blancs. Ils continuèrent par la visite de « New Orleans », berceau du jazz, qui se termina par « la maison des horreurs, LaLaurie Mansion», un endroit maudit, selon le guide, où des esprits vaudous avaient élu domicile. L’accompagnateur rassura le couple :

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  • N’y croyez pas de trop, conseilla-t-il, la croyance vaudou est née en Afrique et de nos jours plus personne ne s’en soucie. On en parle encore un peu lors du carnaval ou lors de la fête d’Halloween, rien de bien méchant ! »

 

Sylvia parut soudain paniquée après ces paroles, évitant des yeux la masse de la maison hantée, elle se réfugia dans les bras de Ian comme si un démon était entré en elle. Elle tremblait, de grosses gouttes de sueur perlaient de son front, elle chercha refuge dans son regard vers les vitrines des magasins. Toutes affichaient des personnages diaboliques ou sataniques colorés et menaçants dont certains s’adonnaient à une danse macabre. Elle perdit connaissance et reprit ses esprits un peu plus tard, sur un ancien Rocking Chair en rotin posé sur la terrasse de leur ferme. La jeune femme, sortie de sa léthargie, exprima ses doutes à Ian :

 

  • Ce gars nous a menti, Ian, je le sais, je le sens, je n’ai jamais ressenti de sensation aussi forte, dit-elle à haute voix, tu vois le bayou au loin, c’est ici que se cachent les démons !
  • Ecoute Sylvia, s’énerva Ian, tu ne vas pas croire les délires de ce vieux fou. Il a voulu te faire peur, ce n’est pas très malin de sa part, j’avoue, mais tu ne vas pas gober ces idioties pour touristes ! Depuis six mois, tout se passe bien ici, tous ces faits sont des légendes, juste des croyances, Sylvia !

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La nuit tomba lentement sur la « Farm House », la jeune femme, éreintée, monta se coucher. Ian, plongé dans ses pensées, regarda vers le bayou : une brume épaisse sortait de cet amas d’arbres cerné d’eau. Des branches, pendaient d’étranges filaments végétaux, pour la première fois, des cris d’animaux accompagnés de bruits sourds s’évadèrent du lieu.

 

Dès ce jour, le comportement de Sylvia changea radicalement. Elle devint comme absente, anxieuse, souvent en proie à des angoisses incompréhensibles. Bien que Ian lui ait déconseillé, elle passait de longues heures près du bayou, à observer ce lieu peu attrayant. Il l’avait même tirée de l’eau de justesse, alors qu’elle y marchait jusqu’à la taille sans se préoccuper de la dangereuse présence éventuelle de crocodiles. Le jeune homme, plongé dans les travaux de sa ferme qu’il gérait maintenant seul se préoccupa de sa compagne qui dépérissait, le visage défiguré par la peur, comme hantée par des démons. Le lendemain, il se leva très tôt pour amener Sylvia à l’hôpital, avec ou sans son avis. Il constata que le lit était vide. La jeune femme avait disparu. Paniqué, il se dirigea vers la cuisine où un mot manuscrit ornait la table.

 

« Ian, j’en ai assez, je dois quitter ce lieu maudit et maléfique, je sais que des démons se sont emparés de moi. Je les vois nuit et jour, ils tentent de me voler le peu d’esprit que j’ai encore. Ils me persécutent régulièrement. Mon amour, je dois partir loin, très loin. Avec regret, je vais prendre un taxi vers la gare de « New Orleans » et monter dans un train. N’importe quel train ... Je t’aime, tu sais, ne m’en veux pas. Ici, je vais mourir, je le sais ! »

 

Ian s’habilla, mit ses bottes, prit sa Dodge et se rendit, affolé et furieux à la gare. Il ne put que remarquer un train, qui, au loin, ressemblait à un petit point. Sylvia l’avait quitté, il s’en voulait énormément et ressentait une contradictoire colère envers elle.

 

Par désespoir, il l’appela de son portable, sans trop savoir que dire. Il entendit Sylvia se confondre en excuses tout en sanglotant, mais, soudain, la voix au bout du fil n’était plus qu’un bip monotone. Ian comprit qu’il l’avait perdue.

 

Cisco



19/02/2024
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