Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 4 - 2023 - Sujet 3

 

Un bref instant de folie

  • Mais où vas-tu ? Où m’emportes-tu, comme ça en catimini ? Nous ne sommes jamais passés par cette petite porte étroite qui donne sur une ruelle infâme...

  • Les temps changent...

  • Ta voix me semble différente... tu as l’air triste... on dirait que tu broies du noir...Non ? 

  • Arrête de jouer au psy à trois francs six sous...

  • Mais c’est sordide par ici ! c’est le coin des poubelles ? Tu vas me jeter aux ordures ? Tu n’oserais pas, quand même ?

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  • Tu es vieux et bancal... je suis désolé...

  • Bancal ? tu me traites de bancal ? Tu m’insultes ! Alors que je suis ton soutien, que je ne flanche jamais ! quelle ingratitude !... Allez, je peux tout entendre, annonce la couleur !

  • Notre collaboration s’arrête là...

  • Tu parles de collaboration ? Mais tu es devenu fou ! J’ai été ton support inconditionnel pendant toutes ces années ! Attends une minute ! Rappelle-toi... ensemble nous en avons vu de toutes les couleurs ! Les liens qui nous unissent sont éternels... j’ai connu tes envies, tes doutes, tes manques d’inspiration, tes traversées du désert, mais aussi tes succès et tes joies...

  • Oh ! ne sors pas les violons, ne joue pas sur la corde sensible...

  • Je te vois hésiter... tu fronces les sourcils, tu marmonnes.... Au fond de toi, tu le sais.... Tu ne peux pas faire ça ! Ce serait criminel ! Écoute-moi ! Je me souviens de l’atelier, de la grande verrière et des modèles qui se dénudaient devant moi... 

  • Moi aussi je m’en souviens... mais où se sont-elles envolées, mes égéries ?

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  • Allez, cesse de déprimer ! je me souviens aussi des berges de la Seine où nous allions souvent, des parties de campagne, des baignades à la rivière, des guinguettes en bord de Marne... Moi j’étais là, planté devant toi, le divin barbouilleur... c’est mon appellation contrôlée, un terme affectueux, inutile de te le préciser...  Tu m’as appris à regarder, à voir l’invisible... tu savais si bien capter le mirage d’un reflet ou l’ombre qui frémissait sur l’épaule d’une femme... Que de moments passés à fixer la beauté de l’instant, à la faire devenir parcelle d’éternité...

  • Oui mais je veux oublier tout ça... l’inspiration m’a quitté ...

  • Ah tu crois ? combien de fois as-tu déjà ressenti cette même angoisse de la toile blanche ?  Des milliers de fois ! Mais chaque période de détresse a fait place à un souffle nouveau et chaque fois tu as retrouvé l’inspiration, le désir de créer... Ton talent ne s’éteindra jamais...Je suis bien placé pour le savoir !

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  • Non, je ne peindrai plus et tu ne m’es plus d’aucune utilité...

  • Mais je ne te suis pas seulement utile ! Je suis ton garde-fou, ton garde du corps, ton alter ego, ton ami ! Toi et moi, nous sommes faits du même bois... Nous avons bourlingué et fait la fête... Nous partions ensemble, à bicyclette.... Les badauds se précipitaient pour te regarder peindre en pleine nature dans un silence respectueux et avec de grands yeux ébahis...le Maître était là !...

 

  • C’était le bon temps, la vie en rose... !

 

  • Arrête de gémir ! Moi aussi je pourrais me plaindre ! Regarde-moi, regarde dans quel état tu m’as mis ! J’ai accepté ton sale caractère et tes manies de diva capricieuse, pour toi je suis même arrivé à me laisser malmener, à supporter les chutes, à me faire rafistoler, à m’habituer aux odeurs d’huile de lin et de térébenthine ! Alors oui, je suis tout égratigné, taché, barbouillé de mille couleurs qui sont les témoins de tes éclats de rire, de tes larmes, de tes soupirs, de tes colères... mais est-ce que tu m’entends me lamenter ?

 

  • J’ai l’impression d’être au bout de ma vie... laisse-moi m’occuper de mes affaires ...

 

  • Ne nous voilons pas la face, toi et moi nous ne sommes plus tout jeunes... En ce qui me concerne, je suis un imbroglio de couleurs, un enchevêtrement d’ocre, de vert absinthe et de cyan séchés, parsemés de reliefs rêches ou lisses... Ces entailles et ces éclaboussures sont des indices, des souvenirs de ce que nous avons vécu ensemble... Elles parlent de failles, d’émotions, de cicatrices... Elles sont nos échanges muets, notre connivence, nos secrets... je garde à jamais ces marques indélébiles qui ne sont pas des outrages du temps mais plutôt le symbole de la substance et de l’intensité de ton art...

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  • Et puis la pluie, le vent, le soleil et les intempéries se sont surajoutés au temps qui passe pour me doter de cette patine un peu vieillotte. Mais tu m’as appris à voir autrement et au-delà des apparences, alors toutes ces traces je les considère comme une part de toi à jamais collée à moi... Je suis le seul à t’avoir observé en cours d’exécution, à connaître tes repentirs qui ne seront sans doute jamais découverts... En fait, Je suis le puzzle de ta vie, je suis ton arc en ciel...  J’ai gardé de nos périples toutes les teintes et les empreintes, de la plus sombre à la plus flamboyante... ces blessures, je les vénère !

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  • Tu parles bien, en fait tu sais brosser le tableau idéal, si j’ose dire !... je te croirais presque...

 

  • Ah ! Tu  vois, j’avais raison ! La petite flamme est toujours là ! Alors garde-moi ! J’ai toujours été là pour toi, plus serviable et attentionné que tes muses, tes admirateurs ou tes collectionneurs... je te connais dans ton chez toi, dans ton atelier, dans ton intimité... pas dans le décor grandiose des musées, comme tous les autres qui se prétendent tes amis... Tu m’as modelé en quelque sorte... Autant que tes toiles, cher ami, je suis ton histoire, ta vie, ton œuvre... Je suis fier d’avoir vécu tout ça à tes côtés... Alors ne me dis pas que tu voudrais me renier et te débarrasser de moi ? Honte à toi ! Ne me fais pas l’affront de me jeter dans une poubelle comme un vulgaire détritus...

 

  • Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Tu as raison, je n’ai pas de vie sans toi... où avais-je la tête ? Pardonne-moi ce bref instant de folie ! ce doit être ce temps en demi-teinte qui me donne le blues...

 

  • Allez ! Va donc choisir un châssis grand format et laisse parler ton coeur, ça t’empêchera de cogiter et de t’emmêler les pinceaux !

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Alterego



06/03/2023
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