Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 5 - 2022 - sujet 1


 

Esmée

 


Alors c’était plutôt mal barré, on est d’accord, (pas d’avis contraire ? Non, tu m’étonnes).
Et bien, va savoir (mais va savoir pourquoi) j’avais mis cette robe jaune, achetée très soldée. Je la mets rarement, elle est pimpante, il faut être bronzée, en un mot il faut assumer.
Et bien assumer, tu ne peux pas tous les jours. Bon, pas grave. Je me suis dit:

 

  • « mais j’ai la robe jaune! C’est un statement ! ».

 

La coupe n’est pas très flatteuse en plus. Elle n’est pas vraiment jaune, je le dis à décharge. Elle est plutôt moutarde.
Tant pis, je portais la robe moutarde et j’allais à l’événement (enfin…le seul truc auquel on m’avait invitée depuis des mois… des années même) avec une démarche que je voulais conquérante.
Enfin sûre de moi. Dans ma robe jaune pas trop seyante. Enfin j’y allais en marchant, quoi.

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J’avais un taboulé parce qu’il fallait amener un truc. Il pesait une tonne dans mon sac encombrant.
J’y allais et j’avais fait la moitié du chemin.
Et puis… Et puis j’ai failli tourner des talons. Comme d’habitude, j’y vais, pas enthousiaste mais j’y vais, on verra bien, pas de négativité, on se calme, personne ne m’en veut, personne ne mord.
Et, qui sait? Ça pourrait même être bien! Au final, ça pourrait être sympa. On pourrait même faire une rencontre. Enfin, avoir une conversation. Enfin, voir des gens. On y va et on verra des gens.
Et on dédramatise, et plus tu te confrontes à tes angoisses sociales mieux c’est !
Tu y vas et tu vois qu’il ne se passe rien de grave au final et plus tu dédramatises et moins c’est dramatique. C’est plus un problème de voir des gens. Check.
Et bien je pars en fabriquant cet état d’esprit dédramatiseur et j’y crois. J’y suis, ça y est, j’ai quasi vaincu la peur.
Et ça loupe jamais. Je me recroqueville intérieurement. Je vois un tatou roulé dans son armure
(c’est bibi). Je vais faire demi tour. De toute façon c’est pas important. Je n’ai pas besoin d’eux et dieu sait qu’ils n’ont pas besoin de moi! Alors, ça change quoi ? Rien! Et puis ça existe les gens comme moi, il y en aura toujours et de plus en plus. Peut-être même que c’est voulu par l’évolution, c’est un mécanisme de protection qui assure la pérennité de l’espèce. Bon, ça, ça se discute. Mais enfin pourquoi s’obliger à souffrir au nom des injonctions de la société, mais zut alors!


« Et vous êtes heureuse, comme ça, actuellement? Vous avez arrêté toutes vos activités les unes après les autres, vous n’avez plus d’amis, et vous changez de boulot dès que possible. Et d’ailleurs est-ce que ce sera toujours possible ?»


Ainsi piégée par ma psy lors de ma dernière séance, j’ai tenté de rétorquer

 

« Je croyais qu’il ne fallait pas dire « vous » mais « je » pour mieux communiquer ? ».

 

Il a souri en disant que je devais essayer de répondre à la question.
Alors j’ai passé une semaine lugubre et aujourd’hui j’ai mis la robe jaune pour aller à l’évènement.
Franchement, je les connais à peine, et même pas du tout pour la plupart et je n’en attends rien.
J’essaie d’y aller le coeur léger, l’esprit ouvert et le sourire aux lèvres. Voilà, tout ça en même temps.
Si tu n’attends rien tu n’es jamais déçue. Sophisme à la con imprimé sur une tasse à 2 balles.
Et c’est une vie, ça? Ne rien attendre ?
Alors j’essaie, je n’attends rien. Mais je finis déçue quand même.
Je marche très lentement maintenant. Ce n’est pas encore la boule au ventre mais c’est déjà pire qu’une crispation, c’est du défaitisme.
J’y vais quand même. Je ne veux plus déclarer forfait et je veux me débarrasser du taboulé.

 

Pierre


Je l’avoue. Quand j’ai aperçu cette femme en robe jaune qui franchissait la porte, j’ai eu cette pensée peu charitable : « On fait ce que l’on peut ». Peu charitable mais automatique. Et pourtant, si je cherche à m’analyser (parce que j’analyse, en ce moment, pour me débarrasser de ces automatismes snobs et cons), je découvre un truc intéressant : la pensée snob est en fait venue après un arrêt sur image. J’ai vu cette femme et un instant je n’ai plus vu qu’elle, sa robe et son sac, et j’ai voulu lui offrir de porter ce truc encombrant. Bien sûr je ne l’ai pas fait : la pensée automatique est venue saper l’instant. Rien de tel qu’une pensée de vieux con pour réduire à rien le merveilleux. Et tout ça en un instant.


Au moins, je l'ai compris. C’est pratique, cet état d’esprit critique incessant.Tu pourrais aller au devant d’un rejet, d’une chance, heureusement une voix surgit, cassante. Tu crois qu’elle est réaliste, qu’elle te sauve. Elle te sclérose. Au fond, tu ne voulais pas que ça fonctionne.
Je finirai par élaborer ma propre épitaphe « il était d’humeur constante, toujours con. »
Et bien, c’est pas mal analysé ! Remarquez, le comique de la chose est que j’ai commencé à comprendre que je devais faire quelque chose pour moi-même en observant un autre con. Un con sans concession. (Oui, j’en parle comme ça, c’est peu charitable aussi mais là c’est autre chose).
Celui-ci est psychologue. Ça arrive. J’ai entendu des agents de service en parler.

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  • Ce con d’Éric Salimon ne nous dit jamais bonjour, on est d’accord ? (accord unanime) Et bien ce crétin m’a croisée en habits civils, en jupe et bottes, il ne m’a pas reconnue sans ma tenue, il m’a dit « bonjour Madame », obséquieux comme avec DiStef’!
  • T’avais ton trench rouge? Pas étonnant, t’aurais pu être quelqu’un ! Il ne nous calcule jamais, ce type. Avec sa tronche de pervers ! Ça la fout mal, pour un psy. »

 

DiStef’, c’est moi. Di Stefano, mais bon, c’est plutôt gentillet, comme surnom. J’ai appris bien des choses, ce jour-là. Bien sûr, je m’étais fait la même remarque sur Salimon et sa tronche de pervers. Mais qu’il ne saluait jamais les agents, non. Ni qu’il était obséquieux envers moi. Les jours suivants, j’ai observé mon environnement de boulot différemment. Et je me suis observé plus que d’habitude.
En fait, j’avais peur: et si j’étais aussi con que lui ? Je ne passe pas pour un pervers, c’est déjà ça, mais qu’est-ce que je fais de mieux ?
Et qu’est-ce que j’apporte, moi, DiStef’ ? Je me lavais les mains, à ce moment, je m’en souviens bien. J’ai levé les yeux et j’ai vu dans le miroir un homme fatigué, et même, maussade.
J’ai demandé au Salimon pourquoi il ne saluait jamais les collègues. Il n’a pas compris. Je l’ai amené devant les agents, qui faisaient les WC des usagers, à ce moment. Je les ai présentées au psy, qui jouait le jeu, croyant à une lubie de ma part. Puis j’ai lancé que maintenant, il n’aurait plus aucune raison d’ignorer ses collègues. Il n’a pas eu l’air d’apprécier, mais bon, comme il est lèche-cul.
Depuis cette révélation par procuration, je m’analyse. Et toutes les méchancetés que je sors en silence, les jugements automatiques, ça m’effraie un peu. Et je ressens toute la démotivation qui semble s’être emparée de tout le monde plus que d’habitude.
Et là, je voudrais juste revenir à l’instant de grâce où j’ai vu cette femme en robe jaune…
moutarde, en fait.

 

Esmée

 
À peine franchie la porte, j’ai vu un homme me regarder avec dédain. Je me suis empressée de poser mon sac sur une table et j’ai voulu oublier ce regard. De toute façon, il a l’air guindé et au bout du rouleau. Delphine marchait vers moi, sur moi, littéralement. Avec son air à demi courroucé, elle a toujours l’attitude de la cheftaine. Là, elle est au pire, puisque c’est elle qui organise le truc. Mais dans deux secondes, elle s’esclaffera très fort, pour montrer ô combien elle est à l’aise avec tout le monde. Et tout le petit monde semble prêt à y croire, ou s’en fout en fait je ne sais jamais. C’est un monde minuscule, en fait.

 

« Tu as amené quelque chose ? »

 

J’ai l’impression qu’elle a peur de ce qu’il y a dans le sac.

 

« Parfait » dit-elle d’un ton neutre.

 

Elle s’empare du saladier et le pose sur un coin de la table à victuailles. Peu charitable, je lance

 

« Ah… il n’y a que des invités, pas de public ».

 

Elle se retourne et scrute la salle, les yeux encore plus écarquillés que d’habitude, comme si des allumettes tenaient ses paupières. Elle opère un demi tour vers moi « Mais si! ». Je pars vers l’exposition. Ce ne sera pas très long, il n’y a qu’une grande salle principale et une plus petite dans cet ancien atelier. Et une très petite salle sans fenêtre, en général réservée aux installations ou visionnage d’un film projeté sur un mur.
Je m’assieds sur une des chaises regroupées au milieu de la salle et je respire 1,2,3,4… souffle sur 6 temps.
C’est une photo imprimée sur une grande plaque de métal. Sur une colline, une petite grange de bois. Les rayons du soleil couchant en traversent les planches disjointes. J’ai un sentiment agréable. Le premier depuis longtemps, d’ailleurs. Je crois que j’ai vu cette scène, depuis le train après Redon. La nostalgie de cette époque prend le dessus. Je sais, ce n’était pas vraiment mieux alors, mais disons que j’avais plus d’espoir. Et j’essayais plus, je crois. Je pense.
Je me lève pour voir les autres oeuvres avant que le groupe entre-soi des invités élus locaux et autres ne se mette à bouger en troupeau et défile devant l’expo avec des oh et ah. Ou pire, commente les oeuvres.
Photo noir et blanc sur toile. Une dame très âgée debout devant une table, sur laquelle se tient une fillette. La dame travaille à l’ourlet de la jolie robe que porte l’enfant. Concentrées toutes les deux, elles regardent l’ourlet qui prend forme. Elles sont dans une cuisine, la porte à moitié vitrée est ouverte sur le jardin.


J’entends qu’un groupe arrive. Surprise : le type dédaigneux-guindé pousse une dame âgée recroquevillée dans son fauteuil. D’autres personnes les entourent. Une jeune femme tient la main d’une autre plus âgée, un jeune homme avance avec difficulté, un homme au visage buriné et aux longs cheveux gris ferme la marche, les mains dans les poches, l’air détaché mais vigilant, il ne se sent pas à sa place. Les autres sont plus à l’aise et sourient.


J’ai déjà croisé ces personnes, même si je ne travaille pas dans le même bâtiment. Et le dédaigneux qui me regarde là, sans son masque et sa blouse, c’est bien DiSteph. Il a disparu pendant trois semaines, vacances ou petit burn-out, remarque je le comprendrais…
C’est bien ma veine.

 

Pierre

 

Mon petit groupe a fini leur verre d’accueil, et nous avons commencé la visite. Je poussais Annie, qui avait arrêté cinq minutes de demander à quelle heure on mangeait. La femme en robe jaune moutarde était là, perdue dans la contemplation d’une photo. Monique avait devancé le groupe.
Elle s’est postée tout près de la femme.


« Elle est belle, ta robe! » Un sourire a illuminé le visage de la femme. Monique a continué en commentant la photo. «Il y a des allumettes sur le meuble… ».

«La mamie elle répare… maman elle est gentille elle fait ça » dit-elle soudain en se caressant la joue d’une main. « C’est parce qu’elle vous aime », a répondu la femme en jaune.

 

Excepté que la robe jaune est maintenant cachée par un élégant trench coat rouge, il fait frais dans les salles.
(Je crois que je l’ai reconnue le premier.)

 

Esmée et Pierre

 

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Dans la petite pièce sans fenêtre, nous regardons tous ensemble un film tourné sur la côte sauvage de l’île de Groix après le premier confinement.
Des goélands par dizaines recouvrent une vaste étendue d’herbe entre le sentier et la falaise.
Leurs cris envahissent tout l’espace. Quelques individus s’envolent à l’approche du promeneur qui les filme, puis tous ensemble ils s’élèvent et volent vers la mer. N’en restent que quelques uns.
Le promeneur s’éloigne vite et continue de filmer, au raz du sol. Les goélands reviennent, dans un cri assourdissant.
Un court texte apparaît projeté sur le mur à la fin.
Grâce au confinement, la faune et la flore ont vite repris leurs droits, et dans un monde sans humain, le vent, les chants d’oiseaux et bourdonnements d’insectes ont repris comme aux premiers jours du monde.
Nous restons assis, laissant le film défiler plusieurs fois, avant de laisser notre place.

Ikatza



18/05/2022
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