Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 6 - 2022 - sujet 5 photos 1 et 3

 

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Il fait frais ce matin. J’attends avant de m’étirer tout en longueur et de partout. J’ai du mal à me réveiller, en ce moment plus qu’avant, je trouve. Il faut dire que je me fais vieux, vingt ans déjà...Mais je me sens moins mal que pendant mes premiers mois de solitude. Je mange mieux, pour commencer. Ça, c’est grâce à ma dernière conquête. Et je me sens moins seul. On nous pense souvent indépendants, mais nous ne sommes pas tous des solitaires endurcis, loin de là. J’ai très tôt compris (et accepté) que j’avais besoin d’une personne.


Il fait gris, aujourd’hui. Pourtant, j’aurais aimé me prélasser un peu sur la terrasse avant de sortir. J’ai longuement fait ça, hier. C’était d’un calme, alentours ! J’apprécie beaucoup ces moments. J’étais allongé sur les dalles, entre lesquelles poussent maintenant des herbes de différentes formes et de délicates petites fleurs jaunes. François vient toujours s’occuper du jardin, mais pas assez régulièrement pour contrer le retour de l’herbe entre les dalles. De toute façon, ici, on a toujours échappé à l’hérésie de la pelouse tondue à trois millimètres de haut toutes les semaines et autres « délires normopathes anti papillons », comme disait mon amie Aïnhoa. Elle me présentait comme ça: « voici mon ami, Jokin ». (J’y tiens à mon nom 
Basque, « Djokine »).

Remarquez, je n’ai jamais vraiment compris ce que c’était d’être Basque. Ça n’avait pas vraiment l’air important pour elle non plus. En tout cas, moi, je sais que je suis né dans cette ville ou pas loin. Et donc, je ne suis pas Basque. Et pour nous autres, ça n'a aucune importance.

 

Par contre, ce qui vraiment important, c’est de se lever chaque matin. Mon Amie ne se levait plus...Je n’ai pas envie d’y penser. Je suis sorti par ma petite porte habituelle, et j’ai fait mon stretching sur la terrasse.

 

J’entends le portail s’ouvrir, c’est certainement l’amie d’Aïnhoa qui vient s’assurer que tout va bien. (Elle s’appelle Vincianne, dite Vivi, ça me fait penser à un oiseau qui chanterait sur une branche). Elle est gentille et prévenante, elle arrose les plantes et aère la maison. Mais je résiste à l’envie de la voir, car elle veut me placer et je ne sais pas où. La première fois qu’elle est venue, elle m’a nourri puis parlé, mais elle m’a pris dans ses bras et a tenté de m’emmener. Je sais bien que je ne peux pas aller chez elle. Son chien ou son mari, je ne sais plus, je ne comprends pas toujours tout, mais je ne veux pas risquer de me retrouver hors de ma maison. Et j’ai mes habitudes.

D’ailleurs, en parlant de ça, je vais m’éclipser et sortir.

Je descends le long du mur, caché par la végétation, pendant que notre amie remonte péniblement l’escalier de pierre qui mène du portail à la maison. Je grimpe sur la glycine et m’assieds sur le mur. Sauter dans la venelle est assez difficile, c’est haut. Heureusement que la glycine pend un peu hors du jardin. Je m’y suspend et me laisse tomber. Je chemine tranquillement vers l’ancien couvent. Je m’infiltre par la vielle grille fermée depuis longtemps et longe un chemin de plus en plus impraticable. La végétation y est dense, les rayons du soleil ne touchent plus cette allée qui traverse le petit parc du vieux couvent. 

Je descends un étroit escalier de pierre et franchit une nouvelle grille. Je connais bien cette autre venelle où je me trouve. Elle mène à l’école pour les tous petits humains où vit ma nouvelle amie. Je crois que sa maman travaille ici, elle balaie la cour et s’occupe des poubelles et d’une foule d’autres choses.

 

Ma jeune amie est là. Je m’avance sans bruit et reste en retrait. Elle est avec son lapin, comme d’habitude. C’est une énorme bête qui n’a pas peur de moi. De toute façon, il aurait tort, je n’ai jamais rien chassé. Mon amie a l’air préoccupé. Son oncle est présent aussi. (Un jour, il m’a enlevé une tique et déclaré que j’étais vraiment patient. Cette famille est accueillante).

 

« Mais tu n’as pas de raison de t’inquiéter ! Ce n’est qu’un lâcher de ballons ! Tu verras comme ce sera beau ! » dit l’oncle à mon amie Solveig.

 

« Tu ne te rends pas compte! C’est du plastique qui finira dans la mer, encore une fois! Ah, c’était utile de ramasser les déchets sur la plage avec toute l’école ! Ah, oui, ça fait de beaux selfies et un petit article… »

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Solveig, à huit ans, est très intelligente. Et souffre de solastalgie*. Je crois que beaucoup de gens sensibles et intelligents en souffrent. Je le sais car j’ai entendu des émissions de radio à ce sujet. Mon Amie et moi écoutions beaucoup de podcasts.

 

Solveig prend alors son lapin dans les bras, et appuie sa frimousse contre son museau de rongeur. Il a l’air encore plus énorme, serré contre sa petite personne.

 

« Faut-il leur pardonner, lapin, alors qu’ils savent ce qu’ils font ? »

« Ne t’inquiète pas ! répète l’oncle. Tu verras, le lâcher de ballons pourrait te plaire! », dit-il d’un air mystérieux.

 

La petite fille ne répond pas et regarde dans ma direction. Elle doit avoir un sixième sens, comme nous.

 

« Viens! Tu dois avoir faim, Jo. » Je suis sorti de ma cachette et nous sommes allés dans la cuisine. Elle m’a donné le hachis qu’elle me prépare spécialement. Nous avions fait des recherches internet ensemble sur la meilleure façon de me nourrir. Elle s’est donné du mal pour moi. Je crains qu’elle se donne du mal pour tout, comme souvent les gens intelligents et sensibles. C’est pourquoi je m’inquiète aussi de cette histoire de ballons, sans bien comprendre.

 

« Tu me regardes droit dans les yeux… je sais que tu comprends les choses » me dit souvent Solveig.

 

Mais non, je ne comprends pas tout. Par exemple, le jour où je suis rentré et mon Amie Aïnhoa n’était plus là. Et elle n’était pas allée faire les courses, ou partie marcher avec son club ou nager avec sa combinaison. Elle ne faisait plus tout ça. Vincianne et François venaient souvent, et s’occupaient beaucoup de nous. Alors je suis monté sur le mur du jardin pour attendre. Mais rien.

 

Et puis, au bout d’un long moment, Vivi est revenue et m’a parlé, et j’ai fui dans le jardin. Elle est partie fâchée, et un peu triste aussi. Je l’ai suivie d’instinct, et à bonne distance. C’est une bonne marcheuse, elle aussi, mais j’ai tenu la cadence et l’ai vue entrer dans un petit parc, avec un grand pavillon au fond. Je l’y est suivie, mais j’ai attendu sur une grande terrasse. J’étais très tendu, mes moustaches vrillaient. Et puis elle a réapparu, poussant un fauteuil à roues avec une dame dedans. Une dame au regard perdu, mais que j’ai reconnue tout de suite. J’ai sauté sur ses genoux, mais elle a à peine réagi. Et mon cœur a un peu flanché.

 

Et c’est ainsi que je suis retourné la voir tous les jours pendant un moment, seul. Et je vois qu’on ne se connaît plus. (Pourtant, c’est bien elle, non?).

 

Je croise Vivi quelques fois dans ce lieu, mais ses visites la rendent tristes elle aussi. On reste dans la véranda où des dames amènent les personnes qui ont des visiteurs. Elles savent qui je suis et souvent ça leur semble incroyable, ma présence. Tout le monde ou presque est gentil avec moi.

 

Un jour, Aïnhoa avait été ramenée dans le bâtiment, où je ne vais jamais. Elle ne m’avait pas regardé un seul instant, comme si je n’avais jamais été là. Au lieu de partir comme d’habitude, je ne sais pas pourquoi, je suis resté. Ou plutôt, je ne me suis pas levé de mon banc. Moi non plus, je ne pouvais plus. Je restais juste comme ça, sans volonté. Comme je ne suis plus tout jeune j’ai eu l’impression que c’était peut-être la fin. Et c’était bien ainsi.

 

Et là, elle est apparue, la petit elfe de huit ans en salopette et T-shirt vert, et s’est assise à côté de moi.

 

« Bonjour, Chat Chartreux. Tu es un animal thérapeutique ? » Je ne suis pas sûr d’être un Chartreux, mais je sais que je ne suis pas thérapeutique. Depuis le temps que je viens, j’ai vu des Labradors et autres chiens avec des gens en blouse blanche ou autres couleurs, alors je vois ce que c’est un thérapeute. Et bien, ce sera sans moi, je n’ai pas ce talent, visiblement. Je ne chasse pas non plus. Je suis le chat démissionnaire, voilà qui me résume bien. De mission, je n’en ai plus, si tenté que j’en ai jamais eue. Je démissionne et reste sur ce banc. Mais la petite fille qui m’avait parlé ne s’en allait pas.

 

« Je suis venue faire du potager avec les personnes âgées qui vivent ici. C’est un truc de l’école comme d’aller ramasser les déchets sur la plage. Tu vois l’idée, non ? Un jour, on te sensibilise à l’environnement, et puis on te sensibilise à l’importance de  «l’intergénérationnel ». C’est bien, remarque. Si on tourne tout en dérision, aussi…Tu vois ? »

 

Curieusement, malgré mon apathie, je voyais. Elle a regardé ma médaille, où figurent mon nom et le numéro d’Aïnhoa, qui ne répond plus, d’ailleurs. Une dame qui nettoyait les tables de la terrasse s’est approchée et à parlé à Solveig. De moi et de mon Amie je crois.

 

« Tu peux rentrer avec moi, si tu veux ». Et c’est ainsi que j’ai rencontré une nouvelle amie. Qui m’a ramené dans la brouette avec du matériel de jardinage. Sinon, je crois que je serais resté sur ce banc. Au lieu de quoi, je suis aujourd’hui comme souvent en visite chez Solveig, et nous devisons au soleil avec son monstre de lapin.

 

« Nous pourrions aller lire Agatha Christie? » dit-elle soudain en me regardant. C’est le signal des mercredis. Ou un autre jour si c’est les vacances. Le lapin rentre dans son enclos et nous partons accompagnés par l’Oncle, qui craint toujours pour nous, et tient à nous chaperonner dès qu’il peut. Je monte dans une petite carriole que traîne Solveig, avec une gourde d’eau, un paquet d’oursons gélifiés et une liseuse électronique.

 

Sur notre banc habituel dans le parc, ma jeune amie lit Agatha Christie à Aïnhoa qui est là sans l’être, à côté de nous dans un fauteuil. Puis Solveig laisse Miss Marple en suspens et, le regard au loin, elle parle du fameux lâcher de ballons, qui aura lieu ce soir et répandra du plastique qui ira droit dans l’estomac des tortues…

 

J’ai perçu un léger mouvement. Je me tourne pour regarder celle qui est encore mon amie, et ses yeux ont changé. Ils vivent. Elle contemple Solveig et son minois anxieux, et elle tend doucement la main pour lui caresser la joue.

 

« C’est…biodégradable…les ballons ? » dit-elle. Un quasi miracle. L’éco-anxiété (serait-elle intergénérationnelle), est allée trouver mon Amie perdue dans sa forêt de l’oubli, et l’a ramenée sur ce banc.

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Puis elle me regarde , et elle me sourit comme avant, comme à un chaton au yeux interrogateurs. « Mon chaton bleu! ». Un ronronnement fort monte de mon cœur et je vais sur ses genoux. Ce que je n’ai pas fait depuis si longtemps. Solveig lui explique que je lui rends visite tous les jours, et qu’elle continuera à s’occuper de moi.

 

« Alors, c’est bien… » dit Aïnhoa.

 

Ce soir, c’est la fête de je ne sais quoi. Il y a beaucoup d’enfants pour moi, mais je ne sais pas si c’est lié à l’école. Solveig a participé à une petite représentation théâtrale, j’ai tout suivi de la carriole stationnée un peu à l’écart.

 

Et à la fin, sur le promontoire près du grand pont, c’est le fameux lâcher de ballons. C’est l’oncle qui est responsable de ça. Il tient une tablette dans ses mains, Solveig est à côté de lui et le surveille.

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« Tu vas voir, ça pourrait t’intéresser », dit-il d’un air sérieux. Elle semble en douter. Il agit sur sa tablette, et une nuée de ballons sortent d’un barnum garé en contrebas et s’élèvent dans le ciel déjà assombri. Ils sont beaucoup plus beaux que les autres, irisdescents, ils ressemblent plus à ces créatures sorties des profondeurs d’où émane une lumière organique. Ils sont plus lents que des ballons ordinaires, aussi. Puis ils se rassemblent en une chorégraphie lente et s’élèvent au-dessus du pont qu’ils survolent, partent en file indienne vers le port et reviennent se rassembler devant le promontoire. Ça n’a pas duré longtemps, mais c’était magique. Et c’est sans doute là que l’oncle a perdu le contrôle, car il a beau s’affairer sur son écran, la nuée scintillante reste devant nous, comme des extraterrestres curieux qui nous contempleraient…Ça devient légèrement inquiétant, d’ailleurs. Puis ils partent vers le nord ouest comme s’ils en avaient assez vu.

 

« Ils sont censés partir vers l’Irlande ? » demande Solveig.

 

« Non…ils sont censés revenir dans le barnum dans une parfaite chorégraphie ! De toute façon, ils n’iront pas loin, leur batterie est petite. On va les suivre en camionnette, prends la tablette et surveille leur tracé GPS…J’ai le sentiment qu’on va les retrouver dans un champ ou dans un jardin… »

 

Nous filons vers la camionnette. « Même le chat sourit ! » dit Solveig en mettant sa ceinture de sécurité. L’oncle a quand même l’air ennuyé… Il a un côté gaffeur, il faut le dire. Heureusement que ses créations aériennes sont solides et munies de balises. Comme tous les soirs, je dis bonne nuit à Aïnhoa dans mon cœur. J’aurais bien voulu qu’elle voie ça.

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Un peu plus tôt, dans le salon de sa maison de retraite, Aïnhoa a aperçu par les baies vitrées s’élever d’étranges méduses iridescentes dans le ciel. Elle est sortie sur la terrasse avec les autres pour observer ce miracle. « Tiens, on dirait qu’ils volent vers l’Irlande maintenant… » a-t-elle remarqué.

 

Ikatza



04/12/2022
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