Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Atelier du 22 janvier 2014

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Tatiana n'était pas belle. Un front un peu bas, les yeux trop rapprochés, le nez assez gros et d'une forme bizarre. Mais elle avait tant de charme et de chic que les gens ne s'en apercevaient pas. Ce jour-là, comme elle attendait sur la terrasse de la Capitainerie, son regard pétillait, ses cheveux semblaient danser, tout comme ses jambes bien faites, musclées par le basket. Jeune animal à peine intelligent, faite de sens des pieds à la tête, elle resplendissait de santé et joie de vivre. Et trépignait d'impatience. Au bord du voilier qui approchait, il y avait son père, parti depuis des mois pour ses affaires de commerce. De longs mois sans nouvelles pour la famille. Cela n'avait pas empêché Tatiana de continuer à être le cœur de toutes les soirées dansantes de la ville. Avec son frère, bien sûr. Malgré la vie trépidante qu'ils menaient, leur père leur manquait toujours. C'était lui qui leur avait appris à lancer le harpon lors de la chasse au silure, à manier le gouvernail du bateau, à danser... Quand on avait pendu la crémaillère de ce nouveau voilier, baptisé « le Danseur », ils avaient donné tous les trois un spectacle éblouissant sur la corvette. Toute une foule ébaubie les avait regardés danser depuis le quai, ce même quai pavé de vieux macadam rongé par les pluies, craquelé par les neiges, parfois balayé par les vagues gonflées du fleuve.

 

- Tu vas attraper la mort, petite sœur. Le vent est faible, le bateau monte lentement. Il en a pour une bonne demi-heure. Tiens, couvre-toi.

 

La jeune fille le regarda avec tendresse et mit le châle qu'il lui tendait. Comme chaque fois qu'elle le voyait, elle se dit spontanément : « Est-il beau ! »

 

- Le vert te va à merveille ! s'exclama-t-elle en guise de remerciement.

 

Grand, élancé, large d'épaules, impeccablement vêtu, Serioja se mouvait avec une grâce nonchalante qui n'appartenait qu'à lui.

 

- Donne-moi une gorgée. Ça me réchauffera.

 

Et lui prit dans la poche du veston le petit flacon plat.

 

- Quoi qu'on dise, une vraie vodka te donne envie de vivre !

 

Cependant, le bateau avait abordé. L'équipage commençait à descendre. D'habitude, Ivan, leur père, était le premier. Pas ce jour-là.

 

Frère et soeur descendirent ensemble, au galop, les marches vers le débarcadère, bottes de cow-boy et escarpins côte à côte.  Sur le pont mobile, leurs pas si joyeux se trouvèrent arrêtés court par une voix inconnue :

 

- C'est vous les enfants de l'ex-capitaine ?

- De l'ex-... ?

- Lieutenant Barak de la brigade anti-drogue. Le capitaine Ivan Malîi est mort. Vous serez interrogés tout de suite.

 

C'est ainsi que le cauchemar avait commencé. Ils n'avaient pas pu confondre Serioja. Il savait sûrement tout, fourré comme il était toujours dans chacun des coups de son père. La mère aussi se doutait, et même plus que ça. Mais ce n'était pas facile de leur venir à bout. Bavard et blagueur au milieu des copains, autour d'un verre, à la pêche, à la chasse, lors des fêtes, Serioja avait une tête on ne peut plus froide pour les affaires. Avec ça, aucun scrupule.

 

Tatiana n'était pas de la même pâte. Elle seule ne s'était doutée de rien, ne s'était jamais demandé d'où venaient les sommes énormes que véhiculait son père, ni comment son frère, qui avait l'air de ne jamais rien faire, pouvait se payer les fringues et les parfums qu'il portait, ou le gros 4x4.

 

Six mois après, elle eut, avec grand peine, son bac. Continuer ses études, il n'en était pas question. Elle avait déjà eu assez de mal pour terminer le lycée. Ses vêtements commençaient à s'user, depuis que la source de revenus était tarie. En fait, l'argent avait été seulement enfoui pendant quelque temps. Serioja avait jugé plus prudent comme ça, le temps que l'orage s'apaise. Ce fut à ce moment-là que Tatiana, qui ne savait rien des finances de la famille, avait eu l'idée de devenir danseuse professionnelle. C'était la seule chose qu'elle sût faire, et merveilleusement. Leurs relations avaient aidé encore une fois. Tatiana avait eu vent que sur le « Nikolov », grand bateau de croisière arrêté à Russe pour deux jours, on avait besoin d'une danseuse parlant russe et anglais. Sans rien dire aux siens, elle y était allée. Son anglais était plutôt médiocre, mais lors de l'entretien le charme combla les trous de l'éducation. Tatiana partit pour Belgrade. Qui aurait pensé que, de bateau en bateau, elle arriverait à Gibraltar dont elle ignorait jusqu'à l'emplacement sur la carte ?

 

Gabriela 22/01/2014



04/04/2014
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