Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

atelier du 26/08/2013

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Composer une nouvelle d'après les éléments qui suivent :

Un enfant rêveur et bavard - Un marin qui embarque sur un chalutier – un albatros sur la plage abandonné – une jeune femme éprise du marin. Bretagne – 

 

Elle n’a pas dormi. Cette nuit, elle l’a regardé. Son visage buriné par le soleil était éclairé par la lune. Fidèle amie de ses nuits d’insomnies. Souvent, lorsqu’il est rentré au port, elle aime, au cœur de la nuit noire, se lever pour observer ce grand corps allongé là, abandonné à sa merci. Fini de lutter contre la camarde qui rêve de le lui prendre. Cet homme est à elle. Elle le veille, veilleuse fidèle qui garde au fond du cœur des trésors de bravoure pour tout endurer de ses trop longues absences. Lui, il a perçu son absence au creux du lit. Bien qu’encore endormi, elle voit sa main qui part à l’exploration de son corps qui lui a échappé. Alors sur la pointe des pieds, elle rejoint leur couche. C’est leur dernière nuit, une fois de plus, elle lui offrira une ultime nuit d’ivresse avant qu’il ne reparte en mer. Simplement au cas où, il ne rentrerait pas.

 

Dans la chambre à côté, son fils s’est réveillé. Petit poulbot aux grands yeux bruns, comme son père. Cet enfant c’est le miracle qui lui a été donné lors de la première sortie en mer de son père. Elle sait que sans lui, elle n’aurait pas pu supporter le départ de l’homme qu’elle aime tant. Alors il lui a fait ce précieux cadeau. Ce matin, elle prendra la main de son petit garçon au creux de la sienne et ils l’accompagneront jusqu’au quai d’embarquement.

 

Ils vivent sur l’ile de Batz. Une ile préservée des touristes. Ici point de voiture. On ne circule qu’en vélo. L’hiver, ils ne sont qu’une cinquantaine de résidents. Elle aime la solitude du lieu, elle s’y sent bien. Ici point de cinéma. Les gens sont rudes mais honnêtes. Pas de faux semblant. A quoi bon, il n’y a que les mouettes et les cormorans pour écouter les rares farfelus.

 

Elle sent la main de son homme qui s’est appesantie sur elle, comme une certitude d’appartenance. Elle se blottie une dernière fois contre lui. Dans quelques heures, il sera reparti. Elle, c’est son port d’attache à cette terre. Il l’aime, elle le sait, mais sa seule vraie maitresse c’est elle. Cette furieuse avec ses vagues destructrices. Ses soubresauts meurtriers qui ont entrainés tant de marins et fait des chapelets de veuves tout autour de leurs côtes.

 

Au petit matin, il l’étreint et elle s’abandonne à cette dernière chevauchée. Elle prie, donnez-moi un autre enfant. S’il vous plait. Une autre partie de lui. Déjà huit heures, il faut se lever. Elle lui prépare son petit déjeuner et celui de son enfant. Ses deux hommes enfin réunis autour de la table, elle les couve d’un regard de mère louve. Son cœur n’est pas loin d’exploser. Elle ne pleurera pas. Les femmes de marin savent qu’elles ne doivent pas encombrer l’esprit de l’homme qui part en mer avec des stupidités de femmes.

 

9h, ils se dirigent tous les trois vers la plage, un dernier ramassé de coquillages avec son fils. Ça aussi c’est devenu un rituel avant chaque départ. Lorsqu’ils arrivent, ils voient un cormoran qui a une drôle d’attitude. Bien qu’habitué aux hommes, en principe lorsque nous approchons d’eux, ils s’envolent. Mais pas celui-là. Lui, il nous regarde de côté, la tête légèrement penchée. Marc me dit soudain que sans doute cet oiseau est blessé. Alors lentement nous nous approchons de lui. Lorsque Marc se penche, il remarque de suite l’énorme hameçon fiché dans son aile. Etourderie de l’oiseau qui a plongé au milieu d’un lieu de pêche, ou férocité enfantine ? Nous l’ignorons. Doucement Marc lui coince le bec, tandis que je retire le plus délicatement possible le crochet que le blesse. Mon petit homme, le caresse.

 

Simon est souvent silencieux. C’est un fils de marin. Comme son père, il a de ses silences qui s’éternisent. Mais, il parle avec ses yeux et là ils ne quittent pas l’oiseau. Il prend son mouchoir court jusqu’à l’eau et revient. Doucement, il nettoie l’aile maculée de rouge. Puis, il caresse l’animal, pas très rassuré.

 

Marc desserre ses mains et nous voyons notre bel oiseau s’envoler. Pendant quelques minutes, il tourne au-dessus de nous, comme pour nous remercier puis nous le voyons disparaitre au loin. Il est temps à présent de rejoindre le port. Nos pas se font lourds. Il sait l’angoisse et les tourments qui me serre le cœur. Alors sa main se fait ferme, elle me tire et me soutien tout à la fois.

« Je te ramènerai de jolies soies de chine, et un beau cerf-volant pour Junior. »

 

Et voilà, en quelques mots, il a redessiné un sourire sur le visage attristé de son fils. Mais moi, que m’importe toutes les soieries du monde, je ne veux que lui. Je l’ai accompagné comme à chaque fois sur le quai. Jusqu’à ce qu’il embarque sur l’énorme chalutier j’ai gardé plaqué sur mon visage ce sourire de circonstance qui dit au voyageur qui part fait un bon voyage.

Mais mon cœur pleure des larmes de sang. Six mois, pendant six mois je vais devoir vivre sans lui, me demandant à chaque instant s’il ne va pas rencontrer une de ces géantes meurtrières. La dernière fois, ils ont survécu à une vague de vingt mètres. Ils étaient partis à cinquante, quinze seulement sont rentrés. Rares sont les sorties en mer où, il n’y a pas de malheurs.

 

Pour son fils, elle garde son sourire, elle l’amène sur la plage car il veut voir si le cormoran est revenu. Et par un heureux hasard, il est effectivement de retour.  Simon se précipite vers lui, et le cormoran ne s’envole pas, semble l’attendre. Alors silencieusement toujours, il ressort son mouchoir encore humide et nettoie une nouvelle fois l’aide endommagée. L’oiseau n’a pas bougé, comme s’il savait que cet enfant sans bruit, ne lui ferait aucun mal. Grace à lui, mon fils n’a pas pleuré aujourd’hui, me donnant la force à moi aussi de conserver mon sourire. Il sera temps cette nuit de laisser les flots de larmes me déborder.

 

Marie-Christine 26/08/2013

 

 

 



26/08/2013
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