Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Atelier du 31/03 /2015

 

1-      Photo de la maison

Les herbes folles menaçaient de l’engloutir. Plus aucun chemin ne s’étirait au milieu de ce champ redevenu sauvage. Perdue à la lisière du bois se dressait la maison. Autrefois d’un blanc laiteux, elle se peignait aujourd’hui de vert suite aux assauts répétés d’une mousse spongieuse. La nature tentait de reprendre possession de cet espace volé. Elle attaquait les murs avec des lianes de lierre grimpant. Les arbres du bois semblaient presser de recouvrir cette aberration, indifférents à l’histoire humaine de ce lieu.

2-      Photo de la grande roue

Des milliers de lumières bleutées illuminent le ciel. Elles dansent une ronde infernale autour d’un cœur invisible. Au centre de cette nuée d’étoiles se cache le vide. Noir, profond, un abime impalpable et pourtant essentiel. Un cœur qui palpite, qui diffuse son élan vital, éclaire l’obscurité, en restant dans le noir. La magie est là, autour de toi. Sens là !

Je suis restée sidérée quelques secondes. Pour un second rendez-vous, la fête foraine, c’est déjà original, mais là… il me regarde avec tendresse. Il attend. Il m’attend. Sans plus réfléchir, je l’embrasse à pleine  bouche avant de lui murmurer :

—tu es le trou noir de ma galaxie.

 

3-      Ronde de mots

—Bande de papistes sous-doués !

Il n’en pouvait plus de l’entendre hurler ces insanités. Tous les dimanches matins, le même cinéma. Une demi-heure avant la messe, il se postait devant les portes et invectivait les croyants. Il brandissait des affiches, crachait des slogans anticléricaux. Depuis quelques semaines, il était devenu incontrôlable. Il se déguisait, tantôt en fille de joie, bas et porte-jarretelle, tantôt en marxiste-léniniste, le tout fortement alcoolisé. Le père Luc avait informé sa hiérarchie, sans résultat. Il devait régler le problème lui-même. Il se considérait comme un humaniste depuis ses missions en Afrique et en Inde. Voyager ouvre l’esprit ! Mais avec cet homme, il se sentait démuni. Il avait déjà tenté de nombreuses approches. L’échange, la discussion, la contrainte, la morale, l’humour… rien n’avait pris. L’homme n’acceptait jamais de se livrer, autrement qu’en s’époumonant devant l’Église.

Ce matin, il avait harangué aux fidèles de vivre leurs rêves plutôt que de se perdre en bondieuseries mielleuses. Le père Luc souriait en sonnant les cloches, c’est qu’il n’avait pas tout à fait tort, le bougre ! Quand il pensait à certains de ses paroissiens, il leur dirait bien de se bouger…

—mon Père.

Interrompu dans ses pensées, le prêtre sursauta. L’homme se tenait devant lui, à l’intérieur de l’Église. Comme quoi il ne faut jamais se lasser d’attendre.

—Oui, que puis-je faire pour toi ?

—pourquoi ne voyez-vous pas que vos prêches ne servent à rien ?

Le bougre avait le don de frapper là où le bât blesse, mais le Père Luc ne se laissa pas déstabiliser.

—vous connaissez l’adage : l’essentiel est invisible avec les yeux, mais surtout les voies du Seigneur sont impénétrables.

Alors qu’il observait le prêtre, l’ex-commandant du 3eme régiment d’infanterie de Laval, ne put s’empêcher de remarquer l’état de ses ongles.

—je ne sais pas comment sont les voies du Seigneur, mais les ongles de son serviteur sont sales et ça c’est un fait et non une illusion absurde. Le Père Luc regarda ses mains et sourit.

—oui mon fils, vous avez raison, c’est une juste remarque, mais en quoi cela vous pose-t-il problème ?

Oui, c’est vrai ça, pourquoi fallait-il toujours qu’il bloque sur ces choses-là. Les détails, chaque minuscule changement lui sautait aux yeux. Le gros bedonnant du troisième rang, ses lunettes lui allaient si bien, pourquoi changer ? La petite dame du fond, un nouveau sac à chaque messe, le petit blond, sa chaussure droite était trouée et elle et lui et eux. Tout, absolument tout, s’incrustait dans sa mémoire, lui polluant l’esprit. Son seul espoir, que les gens comprennent, qu’ils arrêtent de venir à l’église, de le torturer. Ils étaient son problème, comment le curé ne pouvait-il pas le voir, il avait le cerveau d’un colibri ou quoi…

—je n’en peux plus mon Père, je veux du vide, oublier, tout oublier… Juste redevenir enfant quand ma mère faisait cuire du pain d’épice qui embaumait la maison…juste quand vous n’aviez pas les ongles sales, juste quand il n’avait pas changé de lunettes, juste quand je ne m’étais pas engagé dans l’armée, juste quand je n’avais pas rencontré la mort, juste quand je n’étais pas Moi.

Ce fut la dernière fois que le Père Luc vit ce bougre, ancien commandant.

Alex 31/03/2015



17/04/2015
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