Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Le rayon vert

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Il n’y a pas toujours eu que des crocodiles aux dents longues  et la sorcière aux mains crochues dans la vie d’Aurélie, ni  la mer hostile sur laquelle frêle esquif, elle tente maintenant  de tenir la tête hors de l’eau.

A bientôt 40 ans, les éléments  qui constituaient sa vie  semblaient pourtant solides. Pas de châteaux en Espagne, mais des repères de tranquillité  auprès desquels à défaut de rose permanent, il y avait du blanc, du bleu, de l’orangé, à de très rares moments du pourpre comme le  soleil couchant sur l’océan  de son enfance tant de fois contemplé depuis sa chambre de la maison de  famille à  Hossegor.

Elle se souviens maintenant de ce soir d’été.  Sur le point d’accoucher d’Isabelle, ce n’était pas un mirage ou une hallucination , c’était lui : le rayon vert….2 ou 3 secondes. Phénomène mythique ou illusion d’optique qui ne se produit que très rarement  au lever ou au coucher du soleil. Au moment de son apparition ou de sa disparition, le soleil peut apparaître vert à son sommet . Son père ne l’avait jamais vu. Aurélie oui.  Selon la tradition, lorsque les événements sont rares, elle a formulé un vœu, pas cinquante, un vœu  tout simple : « que la vie de ma fille qui va naître soit belle et bonne ! »

 Elle avait pensé à  son père, doux rêveur, qui n’avait jamais vu, ni cru voir le rayon vert ne serait-ce qu’une fraction de seconde,  là-bas sur la ligne d’horizon de  l’océan, là où les hommes marins sont enfin libres et se dirigent vers les rivages du nouveau monde.

 

Le bonheur, qu’est- ce ? appartient-il au passé ou à l’avenir. Utopie qui nous aide à vivre ? ou  tout simplement , est-t-il est là devant moi et je ne le vois pas.

Loin des vies agitées  pleines de hauts et de creux, comme l’océan les jours d’équinoxe lorsque sur plusieurs mètres de haut, vagues et écume viennent  battre les gros rochers  de granit de la jetée, la vie ordinaire de femme au foyer, toute simple,  sans horizons exotiques, sans rencontres extraordinaires, loin des sensations fortes,  lui  suffisait .

La naissance d’Isabelle ne fut pas un moment de joie intense. Peut-être avec le recul, lorsqu’elle y pense, une joie volée.  Pierre, son compagnon travaillait  au loin, pris par son travail d’ingénieur .  Bien sûr il y avait le téléphone,  il  l’installait fort opportunément dans le monde entier y compris dans les pays d’Afrique les plus pauvres, pour rapprocher les hommes disait-il. Grande œuvre d’intérêt public.

Pour partager ce moment exceptionnel,  il n’y a pas eu grand monde pour l’entourer. Sauf sa mère . 

Les premières années  ont été sans  souci, comme dans la brume légère du matin lorsque le soleil se laisse entrevoir par halo, bien  que  le père soit présent en pointillé et uniquement là  pour faire le commentaire de ses longs déplacements, avec en guise de démonstration quantité d’images davantage touristiques, qu’extraordinaires : Hong Kong, le temple d’Angkor, les plongées aux Philippines et en Indonésie pour aller voir les raies mantas, les levers du soleil sur les volcans d’Indonésie…..la baie d’Halong..

Elles n’étaient  pas dupes des soleils exotiques du grand séducteur familial.

Mère et fille ont donc voyagé sans se déplacer comme par procuration. Voyageuses immobiles.

 

Vraiment pas eu le temps de bien se connaître, Isabelle avait 5 ans, quand son père est parti définitivement, vivre avec une autre femme dans un autre pays. Dans sa lettre, il expliquait qu’il avait depuis longtemps une double vie et que cela ne pouvait pas durer. Financièrement, ses deux chéries – c’est ainsi qu’il les appelait – n’auraient pas à se plaindre etc…etc… On peut s’attendre sans le dire à une issue  certaine, cela n’amortit pas la peine.. Sa mère lui a dit :

" c’est la meilleure décision qu’il ait pris cet imbécile ! C’est une chance pour toi ! ». Elle a tout fait pour couper les ponts et il n’a même pas fait valoir son droit de visite.

Et puis il  a fallu vivre à deux . Déménagement dans un trois pièces au centre ville de Bordeaux.

Son mari l’avait quitté, mais pas son éducation , ni sa volonté de se réaliser par elle-même. Elle a trouvé un travail.  Elle a appris le métier d’infographiste qui lui convenait bien puisqu’il faisait appel à sa formation artistique. La disponibilité exigée par les échéances des carnets de commandes  était compensée par  un emploi du temps relativement souple qui lui permettait de  s’occuper pleinement de sa fille.

Isabelle avait maintenant dix ans. Le duo formé avec sa mère se suffisait à lui-même. Trop fusionnel.  Il faudrait s’ouvrir vers l’extérieur,  a dit un jour Lambert le médecin généraliste.

A quoi bon lorsque tout va bien.

L’une, avait un enfant adoré et un travail passionnant qui remplissait sa vie, en tout cas  suffisamment pour l’empêcher de prendre du temps pour faire confiance de manière durable à un autre compagnon, l’autre, bien qu’ouverte aux autres et pleine de vie, avait un jardin secret qu’elle confiait  à son journal intime.

Cela on l’a su plus tard.

L’annonce de la maladie fut un coup de massue, car le pronostic du docteur Lambert  concernant la leucémie aiguë d’Isabelle, n’était pas franchement optimiste. Prolifération clônale dans les cellules sanguines et dans la moelle - c’est à n’y rien comprendre, pourquoi à nous, qu’avons nous fait ?….Mais les avancées thérapeutiques sont spectaculaires a t-il ajouté.

Il a fallu rentrer à  l'hôpital dans un climat d'angoisse et d'urgence, heureusement atténué par l’accueil chaleureux des équipes soignantes. Puis, ce fut l’engrenage des soins et des protocoles médicaux qui fut le plus pénible, antibiotiques, chimiothérapie .. La vie était maintenant réglée sur les soins. Hôpital de jour, sortie épuisée. Régression, avancée, optimisme, abattement. Durant les rémissions, la peur persiste. Tout en espérant, on se prépare au deuil. La tentation de surprotéger l'enfant est difficile à surmonter.

Parmi les cahiers d’écolier, celui-ci était plus important que les autres, rempli d’images collées, de dessins d’animaux et de paysages lointains. Un univers de brousse et d’océan, de villes géantes. Et puis, des photos collées de la famille, de la mère, des grands parents maintenant disparus et du père absent. Encore ce sourire charmeur  qui l’avait fait chavirer ainsi que sa fille…visiblement. Un cahier d’enfant, découvert un soir en l’absence d’Isabelle. Carnet secret, carnet de voyage, journal intime. Tout cela à la fois.

En parler, ou pas? Elle a décidé d’en parler avec sa fille. Pas du cahier bien sûr, mais des pays lointains, du père disparu. Pas pour le faire revenir, ni pour combler l’absence, mais pour essayer d’expliquer la difficulté de la vie d’adulte, les rires et les larmes.

Cela a paru lui faire du bien.  Invitation au voyage, elles ont formé mille projets pour visiter ces pays et  peut-être le revoir, lui. Après.

Sur une double page du cahier, elle a cru voir dessiné, un  énorme  soleil vert caressé par l'océan, bordé d'un lac marin scintillant, d'une plage infinie de sable fin, et d’une forêt d’émeraude.

Retour à Hossegor . Par une belle soirée de juillet, depuis la fenêtre de la chambre de l’enfance, il était encore là le rayon vert. 

 

Gérard 9/10/2013



18/10/2013
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