Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

L'attente

 

Elle a croisé ses mains sur sa jeune poitrine. Dans l’ambre de son regard, il y a cette gêne d’être là, devant cet inconnu qui veut la peindre. Elle aimerait être ailleurs cela se sent dans sa retenue, dans ses yeux encore, qui fuit le regard de l’homme. Ils s’évadent, passent la fenêtre, courent dans la rue et se perdent au cœur de ce qui l’a menée ici.

 

Ses pensées ont fui le lieu sordide où elle se sent étrangère à son corps. Ce corps qui se dévoile, elle s’en détache, pour se préserver. Elle rejoint n pensée, un autre corps, celui gisant de sa mère, qui n’a pas d’autre secours possible qu’elle ! C’est pour l’aider qu’elle a accepté ce travail. Vingt sous pour une pose d’une heure. Cela sera suffisant pour acheter le remède de la malade. Elle est prête à tout encaisser pour la sauver. Sa mère a déjà tellement souffert. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’elle, pour lui venir en aide.

 

Le peintre a vu son évasion, il constate l’abandon soudain de son jeune modèle. Il a compris qu’elle n’est plus là. Il commence à saisir l’expression de son visage, par un croquis rapide. Combien de temps a-t-il pour fixer son désarroi sur la toile. Le fusain court avec avidité sur le parchemin qu’il a sorti en vitesse. C’est son regard qui avait capté son attention dans la rue. Un désespoir contenu à grand peine, qui filtrait à travers l’eau sombre de ses yeux. Il y avait trouvé l’impression fugace d’une vie qui lutte pour survivre. Un abîme sans fond. Comme une funambule sans filet. Tandis qu’il dévisage la jeune fille avec intensité, elle revient soudain à elle, le voit lui qui a figé son geste, et ses joues s’enflamment.

 

« Vous pouvez cacher votre buste derrière ma veste, si vous le souhaitez. Cela vous aidera à vous détendre. Mais de grâce laissez au moins un sein apparaître ! »

 

Elle a saisi avec vivacité le vêtement et s’est couverte soulagée. La chaleur du vêtement d’homme la réconforte. Un sein ce n’est pas si grave. Elle a si souvent vu sa mère nourrir son petit frère. Le petit loupiot. Il avait été son baigneur à elle. Tandis que sa mère travaillait durement pour la marquise de la Ferrandière, elle s’occupait de son petit frère. Elle avait adoré s’occuper de ce petit être sans défense.

 

Son père travaillait comme palefrenier pour le marquis. Un sale type que toutes les jeunes filles du château craignaient. Il l’avait surpris alors qu’il abusait d’une des petites soubrettes. Son père avait réussi à sauver la jeune fille, mais le marquis ne le lui avait pas pardonné. Trois jours après l’incident. Le corps de son père avait été retrouvé dans un fossé près du château. Sa mère et elle savaient bien qui était à l’origine de ce meurtre. Mais que valait la parole d’une femme de chambre face à celle du puissant marquis.

 

Deux jours après l’enterrement, il était venu à leur chaumière et avait informé sa mère qu’il passerait user de son droit de cuissage, le soir même. Elles avaient fui au cœur de la nuit, la maison qui avait été la leur, ces dix dernières années. Elles avaient marché toute la journée, se cachant dès qu’un cavalier  ou un carrosse passait sur le chemin. La nuit tombée, elles s’étaient cachées dans un petit bois. Avait suivi de longues semaines d’errance. Sa mère avait pris des provisions et tout l’argent du ménage. Mais au bout d’un mois, il ne leur restait plus rien. Elles avaient entendu dire par un colporteur que le marquis était à la recherche de deux voleuses qui après l’avoir volé, avaient enlevé son seul fils. Le brave homme connaissant bien la réputation du marquis leur avait offert sa protection jusqu’à Paris.

 

La suite, elle ne veut pas se la rappeler. Trop de scènes abjectes. Trop de dégradations pour sa pauvre mère. Elle l’avait vu perdre sa beauté, jour après jour. Jusqu’à la méningite de son petit frère qui avait achevé la pauvre femme.

 

Depuis trois mois, elles avaient mendié, volé, jusqu’à ce matin tragique où, un commerçant avait surpris sa mère lui dérober deux oranges, il l’avait frappé avec une canne jusqu’à ce qu’elle tombe au sol. Les passants avaient regardé la scène, personne n’avait eu pitié d’elle.

 

C’est elle qui l’avait retrouvée baignant dans son sang, l’après-midi, en rentrant de ses propres chapardages. Elle l’avait soutenue jusqu’à l’écurie, où elles se cachaient dès que la nuit tombait. Mais comment l’aider à se remettre, pas le plus petit bout de pain, pas de produits pour soigner ses blessures. Elle l’avait couverte du mieux qu’elle pouvait avec leurs pauvres oripeaux et son propre corps. Ce matin sa mère délirait, elle n’avait pas eu le choix, elle l’avait laissé au chaud dans l’écurie, en priant le ciel, que personne ne la découvre. Elle était sortie chercher quelques nourriture et ce type lui avait proposé vingt sous pour une heure de pose. C’est à tout cela qu’elle pense tandis qu’il peint. Ces vingt sous lui permettront de lui offrir un vrai repas.

 

Marie-Christine SERGY - 8/12/2013attente.jpg

illustration : Torse de femme Félix Vallotton / Le modèle désiré



27/10/2014
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