Les mots de Montpellier

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La lune 18/09/2013

La lune-18-9-13

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Elle vit sous le lac du château. L'eau, le plus souvent reste noire. Les arbres qui y jettent leurs reflets sont si touffus que la lumière traverse à peine. Cette dame là, la dame du lac, ne parle pas. Elle bouge à peine et si doucement qu'on ne s'en aperçoit pas. Pour la voir, il faut le vouloir, il faut venir très tôt. Avant que le soleil ne se lève. A cette heure là, les ombres du ciel glissent sur l'eau comme un rideau qui se soulève et on voit apparaître la robe de dentelles blanches, les longues manches.

Albain, qui n'a jamais peur de rien, franchit la haute porte du château chaque matin. Il ne sait pas encore pourquoi il vient. Sans doute pour se sentir moins seul. Lorsqu'il s'approche d'elle, il a encore sommeil mais ne le montre pas. Souvent, il lutte pour ne pas se recoucher, au pied du lac, sur le sable noir. Mais c'est ici qu'est l'épreuve et il le sait. Une fois l'envie de dormir dépassée, le voilà bien réveillé. Bien plus réveillé que le reste de la journée.

Cette dame là a des yeux qui secouent l'âme, qui donne à Albain l'envie de courir se blottir sans ses bras. Il est encore jeune et ne sait pas que s'il continue à venir ici, bientôt, il ne pourra plus sortir de ces arbres feuillus, de ce sable et de ce lac noirs, de ce regard. Pour l'instant, il avance, innocent. Il fait le chemin et s'en revient. Et quand il rentre chez lui, on le trouve distrait, un peu ailleurs, un peu rêveur. Et lorsqu'on l'interroge, il garde le silence. Le silence, c'est elle qui le lui apprend comme on transfuse le sang. Sans douleur. La dame et ses yeux qui renversent l'âme, c'est aussi celle qui le calme. Elle n'oublie jamais la douceur. Ce voyage, il le tient secret. Il ne met pas au courant sa sœur jalouse, sa mère soucieuse.

Son père, amoureux de la mer et du vent, est presque toujours absent.

Albain ne craint rien. Il est certain, il ne fait pas d'erreur. Cette jolie rencontre est la première. Jusqu'ici il n'a vécu qu'entouré des siens et des murs épais de la maison. La dame l'emmène au dehors, le pousse à prendre l'air. Le chemin, il le fera longtemps sans que personne ne le sache. Petit à petit, il lui sera de plus en plus difficile de quitter les bras de la Dame. De la laisser onduler doucement au milieu des branches entortillées de tissu blanc. Petit à petit, il y passera tout son temps. Il oubliera l'école, il oubliera de rentrer, il inquiètera ses parents. Et sans qu'il ne comprenne, un beau jour, on lui interdira de passer le seuil de la maison.  Les murs emprisonneront la raison et le cœur tendre de l'enfant. Privé de liberté, il ne parlera plus que d'elle. De l'aube au crépuscule. Comme d'une obsession. Les arbres et le noir envahiront et crèveront son ventre. Interdit de douceur, de calme et de silence, il deviendra bavard. Il oubliera la bienveillance.

Frédérique



24/09/2013
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