Les mots de Montpellier

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Le secret

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L’enfant m’a interpellée.

J’étais assise sur le sable et l’eau venait doucement lécher mes pieds. L’atmosphère était calme et paisible. Seuls quelques pêcheurs discutaient entre eux. Quelques familles aussi et quelques enfants, peu turbulents. Mais lui, il était différent. Farouche. Il portait sur le nez des lunettes toutes rondes et toutes rouges qui lui donnaient un air malin. Aux pieds des bottes jaunes et vertes, à carreaux. Il s’est assis près de moi et m’a demandé :

- « Dis Madame, à quoi tu rêves ? »

J’ai hésité mais j’ai répondu la vérité :

- « À mon amoureux. »

Il a ouvert grand ses yeux. Il avait l’air intéressé.

- « Moi je n’ai pas eu d’amoureuse. On m’a dit que j’en aurai une plus tard, quand je serai plus grand. Mais je ne comprends pas. Je le suis déjà, grand. Mais personne ne le voit. »

 

Il a laissé là sa phrase et s’est élancé dans l’eau. Il a éclaboussé, au passage, l’albatros qui tenait à peine sur ses pattes. L’oiseau, bizarrement, n’a pas bougé. Il était peut-être blessé ? Ou bien il aimait les enfants ?

Toujours est-il que l’enfant a réussi à caresser ses longues ailes blanches. Mais, saisi tout à coup de frayeur, il a fait demi-tour et s’est planté devant moi.

Il avait déjà oublié l’oiseau et me regardait droit dans les yeux. Il a recommencé ses questions :

- « C’est qui ton amoureux ?

- C’est un marin.

- C’est quoi un marin ?

- C’est un homme qui aime la mer et les voyages plus que moi.

- Pourquoi ?

- Il te faudrait lui demander. Il doit partir demain, loin. C’est pour ça que je suis triste et que je viens ici. Pour penser à lui.

-Il ne faut pas être triste. Ça ne sert à rien. C’est maman qui dit ça. Maman dit que c’est pas sérieux de laisser aller son chagrin. Qu’il y a des choses plus graves, qu’il y a des enfants qui meurent dans le monde et que je ne dois pas me plaindre. Maman, elle regarde toujours ailleurs. Comme toi.

Oui c’est vrai, me dis-je. Mon cœur est occupé par mon amour. Ma tête, mon ventre aussi.

L’enfant plutôt bavard et curieux m’a rappelée à l’ordre :

 

- « Tu l’aimes, toi, la mer ?

- Non, je ne l’aime pas. Elle me prend mon homme, elle l’avale pendant des mois. Des mois pendant lesquels je reste seule.

- Moi j’aime bien venir ici. J’aime bien le sable et l’eau. J’aime bien les vagues et les oiseaux. Je joue toujours tout seul.

- Et ta maman ? Elle est où ?

Il se tourne et me montre un rocher, sur la droite. Une femme s’y repose, les yeux dans le vague.

- Et ton papa ?

- Mon papa n’est pas là. Il est comme ton amoureux. Il aime les voyages. Alors maman vient ici pour penser à lui. Et pendant ce temps elle regarde ailleurs. Encore. Elle ne me voit pas. Mais ce n’est pas grave, ajoute-t-il. Je rêve. Je m’invente un autre papa. Je m’invente une autre maman. Mais ça ils ne le savent pas. Ce sera notre secret ?

- Ce sera notre secret. »

 

Frédérique-26-8-13



12/11/2013
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