Les mots de Montpellier

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Maguelone

Maguelonne et Pierre (1)

 

Sur le linteau du portail de la cathédrale de Maguelone, près de Villeneuve on peut lire cette inscription : 

 

« À ce havre de vie, venez, vous qui avez soif.

En franchissant ces portes, corrigez vos mœurs.

Toi qui entres ici, pleure toujours tes fautes,

Quel que soit ton péché, il est lavé par une fontaine de larmes ».

 

Certes, le lieu appelle un brin de mélancolie, mais je ne comprenais pas bien, ces paroles chagrines jusqu’à ce qu’un cabanier de l’Arnel, me raconte la légende de la belle Maguelonne. Le vieil homme puisait son récit à des sources mystérieuses, comme seuls les gens des étangs peuvent encore en être les dépositaires. Sans doute les tenait-il des esprits qui hantent encore ces espaces lagunaires.

 

Un jour, le roi de Provence, accompagné de son fils Pierre, rend visite au roi de Naples. Pierre, connu pour son adresse et sa bravoure dans les tournois, ne pense qu’aux armes. Pourtant, la grâce de la belle Maguelonne, fille du roi de Naples, à la bouche rouge comme une cerise, et aux cheveux aussi noirs que les siens sont blonds comme les blés des champs, a raison de son indifférence. Les jeunes gens sont follement amoureux.

En ce temps là, les grands enjeux des royaumes et de la politique sont déjà bien au-dessus des sentiments humains. C’est pourquoi les parents refusent l’alliance des deux familles. Point de mariage. Nos amoureux s’enfuient.

Ils voyagent ainsi, à  pied et à cheval, sans équipage ni suite. Après avoir parcouru des lieues et des lieues, ils s’arrêtent pour dormir sur une île proche de Villeneuve, cernée par la mer et les étangs.

Bien à l’abri dans un bois de pins parfumés. Pin d’Alep, pin parasol, vieux tamaris. Parmi les roseaux. Le héron pourpre, le butor étoilé et le rossignol veillent sur eux.

 

« Ma mie Maguelonne

Reposons-nous sur l’herbe qui fleuronne

Et écoutons du rossignol le chant…

Finalement, m’endormis prés de toi… 

 

Sous lune, les étangs allument leurs petites flammes. Milliards d’étincelles célestes, étoiles filantes dans le ciel bleu-marine du mois d’août, ils se font des promesses. Puis, plus tendres. Pierre se grise des lèvres cerise et la nuit, il embrasse, de toute sa fougue le corps blanc comme neige. Jusqu’au chant du rossignol nous dit le poète.

Mais, pendant la nuit, un corbeau dérobe le collier qu’elle avait détaché. C’était sa seule fortune, héritage de sa mère, un collier de pierres précieuses d’ambre et d’améthyste reliées par des anneaux d’or, qui jamais ne devait la quitter. Bien plus qu’un bijou : un porte-bonheur qui renfermait sa mémoire et son avenir. 

Pierre prend peur. Fuit-il devant ses responsabilités ? Est-il à la poursuite de la mémoire, de l’avenir de la chimère ? Il recherche l’oiseau jusqu’au bout des étangs, puis jusqu’au milieu de la mer, embarqué sur une felouque à voile latine, solide et encore utilisée de nos jours de l’Égypte jusqu’en Cerdagne, mais difficile à manœuvrer par un seul homme. Sans boire sans manger. Le 4e jour, l’oiseau est devenu un point noir de plus en plus ténu. Ce n’est pas la tempête qui a raison de sa détermination, mais des pirates maures qui le font prisonnier. Espérant sans doute quelque rançon. 

Maguelonne appelle en vain son amant. Elle trouve refuge dans la cathédrale de port Sarazin toute proche. Aidée par les moines du chapitre, puis par les sœurs du couvent. Elle accouche d’un enfant illégitime au prénom de Pierre, qui est confié à une nourrice des environs. Désespérée, reniée par sa famille, elle se consacre alors, à la religion et aux malades.

C’est donc là qu’elle l’attendra. Pierre lui a dit :

— dans la cathédrale de cette île, l’évêque Arnaud bénira notre union.

 

“… Autour de moi, je ne vis que bois et marais

As-tu le cœur endurci plus que pierre

De me laisser en ce bois abscons…”

 

C’est jusqu’ici, le récit rapporté par Pétrarque et d’autres auteurs anciens.

 

Voici la suite contée par le vieil homme des étangs.

On dit qu’il est esclave d’un prince arabe, puis que devant sa bravoure et sa noblesse au combat, la liberté lui est accordée. Puis, il épouse la fille du prince… On dit aussi qu’il devient pirate, forban, véritable loup des mers craint et respecté, qu’il achète et vend des hommes et des femmes aux tribus du Niger et du Soudan, qu’il écume, sans trêve les rivages de toute la Méditerranée à la recherche d’un trésor imaginaire qui lui aurait été autrefois dérobé, par un grand oiseau noir.

Au fil des années, il se fait de plus en plus taciturne, les plaisirs et la richesse terrestre ne l’intéressent plus. Cœur brisé sans doute ? Il n’a plus de désirs, mais il voue une rancune tenace et incompréhensible, au roi de Naples, dont il défait plusieurs navires de retour des côtes d’Abyssinie, aux humains en général, et surtout aux oiseaux noirs. Il les observe avec sa longue vue, accoudé à la figure de proue, jeune fille de bois dont il caresse la chevelure brune. Il fixe l’horizon et parfois, il bande son arc, rageur et muet, il décoche des flèches vers les volatiles en plein vol. Mouettes et perroquet du bord sont épargnés… Il recherche sans répit un oiseau inconnu, comme le capitaine Achab quelques siècles plus tard, traquera le grand cachalot blanc qui lui a arraché une jambe.

Il se désintéresse aussi des butins, espérant seulement trouver un jour, dans les coffres aux mille bijoux, un collier constitué d’anneaux d’or. Après chaque rapine, le trésor constitué de vaisselle précieuse, d’étoffes et soieries de Chine, de monnaies d’or frappées en Espagne et à Melgueil (Mauguio) est transporté dans la grotte de la Madeleine située sur les contreforts de la montagne de la Gardiole. Cette grotte maudite connue pour émaner depuis ses parois et le lac souterrain des gaz empoisonnés, procure une cache très sûre.

Tout épisode du chemin de la vie, surtout si celle-ci est agitée, a un terme. L’équipage, constitué de gens parfois peu recommandables venus de tous horizons : des contrées du Nord, d’Afrique et d’orient, commence à se lasser de cette errance dont il ne voit pas l’issue, et sa cupidité est exacerbée par le caractère de plus en plus dur et ombrageux de Pierre.

Ce matin-là, un corbeau s’est posé sur la figure de proue. Certainement épuisé par sa quête, Pierre paraît calmé à la vue de l’animal, peut-être annonce-t-il un prochain passage de la vie à la mort. Il n’est donc pas surpris par ce qui lui arrive. Il attend depuis longtemps.

Au large de port Sarazin où se dresse la cathédrale des sables, une mutinerie éclate. L’équipage réclame sa part de butin et ne veut plus attendre. Pierre est brutalement jeté à la mer. Pendant deux jours et deux nuits, dans la tempête, entre la vie et la mort, au milieu des flots sombres et argentés où miroite la lune, il est balloté par les vagues — fétu de paille — et il ne doit son salut qu’à un dauphin. Il s’agrippe à son dos tant bien que mal.

 

C’est un homme sans âge, sans passé, qui s’échoue sur la plage déserte. Il ne se souvient pas des effluves de pins odorants du petit bois tout proche. Il pense que le moment est venu d’expier ses exactions et de racheter les erreurs de son passé. Passé de forban ? Mais aussi ? Il ne se rappelle pas bien. Les pêcheurs des étangs ont maintenant pitié de cet ermite, réfugié au milieu des roseaux.

 

L’étang est mère nourricière pour les hommes qui supportent les insectes au dard qui fait gonfler la peau, l’été brûlant, le froid mordant de l’hiver attisé par le mistral et la tramontane. Il est alimenté en eau vive par la mer qui circule dans le chenal à travers le grau. Mille espèces de poissons et d’oiseaux d’Afrique viennent y passer l’hiver et s’y reproduire. Il y trouve sa pitance : muges, daurades qui sautent hors de l’eau les nuits de pleine lune, anguilles luminescentes. Herbes sauvages, salicornes – haricot de mer — aux couleurs rouille-feu-sang. Il est insensible aux piqûres du moustique et de son cousin sournois, le microscopique alambic qui s’infiltre dans les cheveux jusqu’au fond du crâne. La boule éclatante du soleil qui va de l’orient à l’occident, la lune qui plonge parfois dans l’étang et en ressort toute propre, la danse aérienne de la libellule, l’observation des nichées d’aigrettes et de Flamands roses dans les roselières lui suffisent.

Il est là depuis, un, deux, trois mois, un an, deux ans… Depuis toujours… Un enfant vient l’épier. Peur de l’inconnu, du chasseur antique armé de pièges à lapins à la queue blanche, de lignes et de filets rudimentaires.

Il n’est pas sur l’île déserte de Robinson Crusoé, mais Pierre trouve son vendredi.  

L’espoir, sinon le goût de vivre sont revenus. Aperçus aussi, les souvenirs d’enfance, la confiance et la connivence. Une lumière vive filtre à travers les branches du grand pin parasol. Il y a de la vie dans ce pin : les fourmis qui grimpent, les cigales et leur chant lancinant, l’écureuil roux, Tarzan qui vole. Tout en haut un gros nid rudimentaire. On y grimpe un jour pour voir ce qui s’y passe, pour voir les œufs, pour voir la mer miroiter au loin et la tour de la cathédrale fortifiée.

Dans le nid se trouve encore le collier tant espéré, tant recherché tout autour de la mer.

Il était là. Tout près, l’objet qui apaise. L’utopie était dans le nid. Il suffisait donc de relever la tête pour trouver le bonheur. Pourquoi avoir fui et poursuivi un point noir jusqu’au bout du monde ?

 

Tout ce qui brille n’est pas d’or, je sais

Je suis oiseau voleur ne laissez rien traîner

tout ce qui brille volerai. Mais attiré, je suis

Je cherche mon trésor »…

 

L’histoire est presque terminée. 10 ans, 20 ans, peut-être se sont écoulés. Pierre a fait la paix avec lui-même.

On sait que Pierre et Maguelonne se reconnurent et se marièrent dans la cathédrale. Les protagonistes, ceux qui avaient jeté l’opprobre sur ce pur amour avaient disparu. L’évêque Arnaud, qui excommuniait, les parents qui reniaient, les princes de royaumes éphémères, tous étaient morts. Vanité des hommes. Souffrances inutiles.

Une vie simple sur le bord des étangs vaut bien un royaume. Bien sûr, ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, mais une multitude de petits enfants qui ont rempli d’amour leur vieillesse, car ils vécurent très longtemps.

Plus tard bien plus tard, l’île de Maguelone subira bien des vicissitudes. D’autres invasions, les guerres de religion, le déménagement de l’évêché vers Montpellier, puissante cité toute proche. Enfin, l’abandon.

Reste ce vaisseau de pierre quelque peu reconstruit, nimbé de mystère où on ne vient plus y expier ses fautes.

Mais qui sait bien tendre l’oreille, peut écouter l’écho des vies passées. 

 

Mon bon ami me dit le vieux cabanier, voici ce que m’a raconté un gars des marais de Palus Avis (Palavas-les-flots), digne de confiance.

— Une nuit de mois d’août, alors que je me dirigeais vers une espère (un affût) de l’Arnel  pour chasser le cacharel, et que je traversais l’île de Maguelone, j’entendis de la musique dans la nef de la cathédrale. Une musique aux sonorités très douces, comme venant de l’au-delà. Je pensais à un concert de musique ancienne, comme il peut y en avoir pendant l’été. Je m’approchais doucement et je vis un singulier spectacle. Dans une douce lumière, quelques personnes aux costumes fanés étaient réunies dans le chœur.  Il y avait là : un prêtre (sa tête était coiffée d’un chapeau de cuisinier en forme de tulipe brodée de vieil or, peut être une mitre d’évêque), un couple âgé, un enfant, des paysans à la figure de cire, en brocart et dentelle. On aurait dit une cérémonie de mariage. De temps en temps des oiseaux de nuit venaient roder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague, comme si elle brûlait derrière un voile de tulle. Sur une corniche un grand oiseau noir observait la scène. Dans son œil rond, les flammes pétillaient.

 

(1) librement inspiré de la légende de Maguelonne)

 

Gérard 4/1/2014



04/01/2014
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