Les mots de Montpellier

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Reviviscence en fraude - Chapitre IV

 

 

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Dans la loggia inondée de soleil, une table où traînent les restes d’un petit-déjeuner tardif.

 

 

 

Elle : As-tu bien dormi ?

 

Lui :  Jamais aussi bien de toute ma vie.

 

Elle : Tu as dû dire cette phrase des milliers de fois.

 

Lui :  Non, pas des milliers. Une dizaine peut-être mais pas plus. Et jamais avec l’intensité d’hier soir.

 

Elle : Peu importe le nombre ! … Ça n’a pas grande importance.

 

Lui :  Ça l’est pour moi. Essentiellement pour ce qui vient de se passer.

 

Elle : Merci, chéri, pour cette nuit. Tu as été un cyclone de tendresse.

 

Lui :  Tu tremblais tellement. A un moment j’ai cru … une décharge électrique !

 

Elle : Ça fait si longtemps … Ma mémoire a dû perdre une grande partie de ces traces-là. Merci à toi, barbare de mon cœur. Merci pour cet attentat à … l’explosion de tous mes sens.

 

Lui :  C’est à moi de te dire merci. Merci de m’avoir enfin accepté. De m’avoir reçu aussi royalement dans ta tête, dans ton cœur et surtout dans ton corps. Tout ce sens d’être à deux que je cherchais depuis ces décennies. Merci pour tes larmes, elles m’ont électrifié.

 

 

 

Elle (pense tout bas : Toi, toi qui débusques tout … mais toi aussi qui hâtes lentement juste à temps pour déclencher le cataclysme !)

 

 

 

Lui :  Comme j’aime ta nuque … là avec ce grain de beauté sur la gauche de ton cou … laisse-moi le toucher. Que ta peau à cet endroit est douce, chérie !

 

Elle : Flagorneur de première catégorie ! Même si ce n’est plus vrai, ça fait plaisir d’entendre … Le mensonge a aussi ses charmes.

 

Lui :  Pourquoi refuser d’accepter la réalité telle que moi, je la vois, je la sens, je la vis ? Tu n’es pas seule à donner la réalité au réel, ni à sublimer les rêves. Je te connais. Tu as beau utiliser toutes sortes de subterfuges, tes larmes d’hier seules comptent pour moi. Elles sont la vérité de tes mots d’amour. Au moins elles ne peaufinent pas l’art d’esquiver. Art où tu excelles par ailleurs.

 

Elle : Oh là la ! Monsieur le Poète. Quels progrès depuis … A quand remonte la première fois qu’on s’est rencontrés ?

 

Lui : A la manifestation en faveur des boat-people que ton comité organisait devant Notre-Dame de Paris. J’étais venu avec Alain Geismar. La seconde fois à la table ouverte de Moretti, les autres lors des manifestations et autres opérations en faveur des prisonniers politiques des régimes totalitaires en Europe de l’Est et en Asie, notamment au Viêt Nam. Préparation de pétitions, soutiens, colloques … pour Solidarnosc et Tienanmen entre autres. Quelle effervescence ! Quelle atmosphère ! Que d’espoirs à partager ! Que d’émotions vécues ! …

 

Elle : Comme c’est loin et c’est près en même temps. Quelle mémoire tu as !

 

Lui :  Je consulte de temps en temps mes anciennes notes. La partie la plus exaltante de ma vie mérite d’être conservée.

 

Elle : Pareil pour moi. Le problème c’est que je n’avais rien noté. J’étais prise dans un tourbillon infernal de difficultés invraisemblables, tant sentimentales, familiales que professionnelles. Tout tombait sur moi comme une chape de plomb. Je suffoquais sous le poids de toutes ces « contingences ». Une funambule sur le fil du rasoir.

 

Lui :  J’ignorais cette gravité.

 

Elle : Tu ne pouvais savoir. Je me devais de tout garder pour moi. De ne rien révéler. Avais-je tort ou raison ? Je ne sais plus. D’un autre côté, je pense que nous avions eu beaucoup de chance de rencontrer et de côtoyer des personnes aussi remarquables tels que les Pliouchtch, Natalya Gorbanevskaya et tant d’autres. Des destins extraordinaires avec des courages exceptionnels. Des personnalités hors normes.

 

Lui :  C’était Natalya qui m’avait conseillé de lire le poète polonais Adam Mickiewicz. Et comme j’ai le même prénom, raison de plus  pour moi de le découvrir.

 

Elle : Oui, je me souviens très bien de la soirée où tu nous avais lu ton texte sur le poète. Quand j’ai appris que Jack Lang a été décoré de la Médaille d’Adam Mickiewicz en septembre 2012 à Varsovie, tout un pan de souvenirs m’est revenu comme un boomerang.

 

Lui :  Et moi, j’ai toujours en mémoire la soirée où tu nous parlais avec ferveur de la poétesse vietnamienne Ho quelque chose … excuse-moi, je ne retiens pas son nom complet … tout ce que je sais c’est que ça commence par Hô … Tes mots pour elle m’avaient touché en plein cœur. A partir de là débutaient mes sentiments pour toi.

 

Elle : Son nom est Hô Xuân Huong. Pour moi, elle demeure la figure la plus emblématique de la poésie vietnamienne. Elle avait eu à subir puis à surmonter les carcans de la société confucianiste de son époque. Son arme, c’était sa poésie. Je t’en parlerai le moment venu. Vu tes expériences successives dans l’édition des œuvres étrangères, et notamment d’Asie, j’aurai besoin de tes précieux conseils pour mon projet ... Quels sont les paramètres à concevoir, à considérer  etc…  ?

 

Lui :  Le choix des traductions d’ouvrages étrangers vers le français est toujours lié à une conjoncture politique ou économique. .. L’auteur est-il persécuté dans son pays ? Quel est le véritable engouement du public pour son sort ? Son talent d’écriture, de conteur … etc … Les paramètres sont nombreux. Il y a un que je tiens particulièrement, celui de l’opportunité de la découverte.  

 

Elle : Concernant nos deux poètes, à regarder de près, il y a comme une sorte de conspiration surnaturelle dans l’évocation de leurs vies respectives, chacun dans son pays, se déroulant simultanément au dix-huit et dix-neuvième siècles … Espoirs et déboires… L’un avait pu voyager en Europe et l’autre confinée dans son village …  Mais si on commence à relater toutes les rencontres, célèbres ou anonymes, belles ou malheureuses, brèves ou longues, on en aurait pour des siècles et des siècles à raconter. Dernièrement sur internet  j’ai consulté le parcours de nos anciens amis dissidents. Hélas ! Nombre d’entre eux sont déjà partis définitivement. Leonid Pliouchtch est décédé en 2015.

 

Lui :  Et Natalya en 2013. Etant à Tokyo puis à Séoul,  pour la promotion d’ouvrages français, je n’avais pas pu revenir à temps assister à ses obsèques à Paris.

 

Elle : Ce passé-là a déjà perdu ses traces les plus visibles, les plus remarquables. Il ne reste plus que quelques clignotants.

 

Lui :  Que veux-tu ? Nous sommes déjà dans une autre époque. Encore heureux que toi et moi, on soit encore là.

 

 

 

Elle devient quelque peu mélancolique puis rapidement laisse flotter un sourire aux lèvres. Ses yeux pétillent ….

 

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Lui :  A quoi penses-tu ?

 

Elle : Je pense à la Vache qui rit. Tu crois à l’exception des hasards ?

 

Lui :  Il m’arrive d’y croire mais pas trop. Pourquoi tout d’un coup l’intérêt pour ce fromage ? Avec toi, on doit s’attendre à tout. De la poésie au fromage … quoique … c’est poétique un fromage surtout s’il est bien fait  … et possède l’odeur bien alléchante du munster par exemple.

 

Elle : Tu vois ces boîtes suspendues aux oreilles de la Vache qui rit ? Elles s’enchâssent, se multiplient à l’infini. Exactement comme dans la vie. Un fait entraîne un autre et le monde s’avère bien petit. Eh bien, c’est ce qui m’est arrivé avec un correspondant épistolaire. Je pense qu’il est de la lignée du grand poète polonais qui avait vécu un temps à Paris au 19ème siècle et qui y avait même épousé une compatriote de la diaspora polonaise.

 

Lui :  Ça m’intéresse vivement d’en apprendre … comme anecdote littéraire.

 

Elle : Je t’en parlerai à l’occasion. Zut ! Il est déjà l’heure … Je dois préparer mes truites des Pyrénées. Sinon elles risquent de perdre leur fraîcheur.

 

Lui :  Laisse tes truites au réfrigérateur. Allons goûter le silence de nos corps. Ma peau est déjà en manque. Chérie, elle réclame la tienne.

 

……………………….

 

 

 

Elle cherche à comprimer ses larmes

 

.

 

Lui :  Pleure, mon cœur. Tes larmes, je les bois… La pluie pour ma soif.

 

Elle : Est-ce possible tout ce bonheur ?

 

Lui :  Oui, c’est possible.

 

Elle : Même pour l’avenir ?

 

Lui :  Surtout pour l’avenir.

 

Elle : Comment ?

 

Lui :  A une seule condition …

 

Elle : Laquelle ?

 

Lui :  Que tu changes de nom !

 

Elle : Moi, changer de nom ?

 

Lui :  De Madame Impassible à Madame Accessible. De  Madame NO  à  Madame YES.

 

 

 

L’appartement résonne de leurs rires.

 

Plus tard… Enlacés, ils admirent les franges flamboyantes rouges d’or du coucher de soleil … Paisible, le Lez coule devant leurs yeux … Le soir tombe doucement.

 

 

 

Elle : Je crois que je vais beaucoup épargner.

 

Lui : Ah oui ?  Et en quoi consiste cette fameuse épargne ?

 

Elle : Je n’ai plus besoin d’acheter des vêtements.

 

Lui :  Je vois que tes armoires en sont pleines.

 

Elle : Non, ce n’est pas ça …

 

Lui :  Quoi donc ?

 

Elle : Désormais la pénombre nous servira de pagne.

 

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Les illustrations sont de la photographe Russe : Irina Nedyalkova

Son blog :   https://500px.com/nedirina

Sa page facebook :   https://www.facebook.com/nedirina

 

        

 

Elfina

 

Ermitage-sur-Lez

 

(Chapitre IV) 06/07/2019

 

 

 

 

 

Chapitre V (final) à paraître samedi 13/07/2019

 



06/07/2019
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