Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Véronique par Claude

Je fredonnais :

« Le long des routes d’Armorique

Dans ma 2 CV asthmatique

Je chante , chante, ce cantique

Pour Véronique

Ma Véronique, il y a longtemps

Que je t’attends oh !  oh !

Je pense à toi depuis toujours Oh ! Oh !

Nuit et Jour… »

 

La minuscule départementale défilait. Toit  de la modeste décapotable ouvert et nuages débonnaires pour meubler l’azur, cheveux au vent….

Je n’osais pas me déclarer. C’est elle qui conduisait et j’avais donc tout le loisir de la dévorer des yeux. L’été les robes sont légères. Seins et genoux ronds, cou gracile, boucles dorées.  Fantasme.  Emoustillé,  je dessine le reste du corps. Stop, arrête ! Où vas-tu ? pense à autre chose !  C’est moi qui le dis.  Osera, osera pas.

 

La Deuch s’arrête. Un pré bien bucolique pour un pique-nique. Lumière des tableaux de Renoir. Un ruisseau pour  la bouteille de rosé de Provence,  frondaisons de  deux ou trois chênes que traversent des rais de lumière. Le temps est suspendu, la rumeur de la ville  bien  lointaine.  Oh Véronique, je frôlerai ton joli bras et puis prendrai ta main !

Mais je n’ai que dix-huit ans et puis, tu parles à Pierre, mon ami. Je n’aime pas l’idée qu’il t’ai  touché, qu’il t’ai vu toute nue. Je sais que tu es sérieuse et  pas du genre fille facile.  Mais on ne couche pas comme cela. Que tu es belle dans ce soleil d’été ! Tiens, il y a de la framboise sur tes lèvres. Tu ne vois pas que la robe relevée, sur les jambes dorées, m’ôte le goût du pain.

 

Le repas froid – festin de roi-  est maintenant  étalé. Déjà les fourmis sortent du  monde des herbes, certainement attirées par les miettes et les effluves du jus de tomate et de la tarte aux myrtilles.

Sans se douter de mon émoi : 

- tiens bois de ce rosé, tu ne conduis pas. Allez encore !

 

Je la dévore des yeux, je  touche presque les bras, sens la nuque maintenant très proche, comme fasciné par la  naissance des cheveux.  J’avale la cuisse de poulet froid.

 

- Elle est bonne. dit-elle. Regarde comme c’est beau le ciel, les arbres, l’herbe aux mille senteurs (elle froisse sous mon nez de la menthe sauvage et je glisse une fleur bleue dans ses cheveux). Elle ajoute :

- C’est paisible et en même temps, je sens la vie qui s’agite et s’affaire : les abeilles, les papillons, les mésanges…le blé mûr. Une fourmi se glisse sur sa jambe…Attention c’est indiscret et ça pique.

 

Lève ton verre et regarde bien la lumière à travers. Que ressens-tu avec ce rose, ce pourpre, ces dorés, ces bleutés ? Que distingues-tu ?  Je n’ai pas beaucoup bu et c’est son visage mutin à travers le verre que je vois, pas autre chose.

- Là, je délire complètement. Je murmure  bêtement et je ne sais pourquoi, je vois une source très pure des roses et des bleus…(miroir inversé sans doute ).

- Allez, ne fait pas le timide, dis moi ce que tu penses vraiment, dans l’instant.

- Bredouillant : Véro, tu me prends de court. Je vois un  papillon qui se pose délicatement sur  tes cheveux d’ange.

Les yeux bleus  froncent de malice, la robe raccourcit encore, les épaules sont dénudées.

 

-  Que c’est bon le soleil sur la peau.

Je vais défaillir.

-  A quoi tu penses insiste t-elle.  Allez, embrassons-nous !

 

Vous vous en doutez, mon entrée au séminaire à été ajournée, au grand dam de ma mère qui me voyait la servir dans ses vieux jours.

La vie m’est apparue désormais sous un autre angle, moi le timoré, le chaste, le faiseur de morale, mais Dieu ne m’a pas puni pour autant.

Ou plutôt si. Ce fut la punition ordinaire, c’est à dire l’usure. L’usure de la vie et des sentiments, l’usure du désir aussi. On ne trouve de délicieux fruits sauvages qu’au temps de la candeur.

Parfois, dans les bras d’une autre, enlacé, en apesanteur, il m’arrive de penser à ton sourire et à tes yeux, à notre étreinte légère,  visage tourné vers le bleu et les cumulus débonnaires.

Sur les routes d’Armorique,  tu m’as délivré de mes carcans, des certitudes incertaines, mais qu’es-tu devenue ?

L’autre jour, j’ai recherché sur Facebook. J’ai trouvé une Véronique Husson, 50 ans, 3 enfants, qui habite Tours. Est-ce bien  toi ? La photo ? Bon, je n’en parle pas. Bien pâles ces yeux moqueurs.  Dieu se serait-il vengé ? 

 

Claude



26/10/2013
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