Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Article 7 - 2019

 

 

Sujet n°1 – Écrire à partir de citations

 

Râleuse née !

 

« Je me suis rendu compte que j’avais pris de l’âge le jour où j’ai constaté que je passais plus de temps à bavarder avec les pharmaciens qu’avec les patrons de bistrot. »

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Tout a commencé à l’aube de mes 45 ans. Une certaine difficulté pour enfiler mes chaussettes en équilibre sur une jambe. Le lit tout proche fut mon sauveur désigné et depuis il ne se passe pas un matin ni un soir sans que le confort de son matelas ne vienne à ma rescousse dans cette délicate besogne de l’habillage et du déshabillage. Sauf que, depuis quelques temps, le simple fait de lever le pied occasionne des raideurs dans le reste de la jambe. Le côté droit ET le côté gauche sont tous les deux concernés, pas de jaloux ! Pas de douleur, non ! Juste une raideur ! J’en parlerai à mon médecin, il me dira ce qu’il faut faire.

 

Bon ce soir, je suis invitée au départ à la retraite de ma collègue directe. Rendez-vous 19 heures au bureau pour l’apéro puis direction la brasserie « Le Cube » pour une soirée de folie. Je resterai à l’eau car sinon c’est la migraine assurée. Déjà me coucher après minuit me donne l’impression d’être passée sous un camion alors boire une lampée d’alcool… La pharmacie de la Rocade se trouve juste à côté, j’y passerai discrètement acheter mon remède fétiche contre les pics-verts envahissants !

 

À peine 50 ans et j’ai l’impression de me rabougrir telle une vieille plante toute fanée, privée d’eau pour s’épanouir. Ça me fait peur pour la suite !

 

En plus, je me rends compte que je râle tout le temps, la dernière fois, c’est en découvrant ma feuille d’impôt ! Encore des sous à donner à l’État ! Le journal télévisé m’a fait davantage grimper au cocotier : « Deux milliards d’impôts ! J’appelle plus ça du budget, j’appelle ça de l’attaque à main armée ! »

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Vite ! Passer une annonce sur LEBONCOIN pour dénicher une île déserte et m’éloigner du monde. J’emporterai juste mon VIDAL[1] et un téléphone cellulaire avec moi ! Etre déconnectée OUI mais complètement en dehors du monde, NON ! Que je puisse au moins continuer de râler… Il parait que cela entretient la santé !

 

© Ouvrez les Guillemets 63 – 13.03.19

 


 

 [1] VIDAL : Le Dictionnaire Vidal est un ouvrage médical français rassemblant des résumés des caractéristiques du produit de médicaments, et de certains compléments alimentaires aux études cliniques poussées des laboratoires pharmaceutiques.

 

Sujet n° 2 — Poème avec anaphore et épiphore

 

 

Je me souviens… c’était l’été

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Je me souviens de mes étés chez Pépé et Mémé

On arrivait au début des vacances, début juillet

Soudain… la maison après la forêt des Colettes

La longue allée, les arbres fruitiers, la camionnette

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Je me souviens la première nuit, souvent excitée

Difficile de fermer les yeux, chez Pépé et Mémé

Je n’en menais pas large, ululement de chouette

Et craquement des poutres au-dessus de ma tête

 

Je me souviens, le goût des tartines de pain grillé

La confiture de rhubarbe sur du beurre bien étalée

L’épicier primeur qui passait chez Pépé et Mémé

La cousine Jacqueline sous la verrière à tricoter

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Je me souviens du lait frais tiré à la ferme d’à côté

Du feu d’artifice, de la barbapapa du Quatorze Juillet

D’autres copains de Paris ou d’ailleurs arrivaient

C’était toujours la grande récré chez Pépé et Mémé

 

Je me souviens de ces journées chez Pépé et Mémé

Le lundi au musée ou à la pêche, le samedi au marché

Les interminables parties de Monopoly ou de crapette

Les cerises et les reines-claudes ramassées à la sauvette

 

Les années ont passé, Pépé et Mémé s’en sont allés

La maison derrière la forêt des Colettes est fermée

L’empreinte indélébile de mes dix ans à jamais fixée

Je me souviens… c’était l’été chez Pépé et Mémé

 

© Ouvrez les Guillemets 63 – 13.03.19

 


 

 

Sujet n°3 – Histoire d’après la  musique de l'Ave Maria de Caccini par Sumi Jo    : 

 

 

Renaissance dans l’Entre-Deux Terres

 

Le Château de l’Entre-Deux Terres du monde de Popraysia renait peu à peu après la défaite des envahisseurs du Monde des Ténèbres. La Forêt de Touthe voit ses habitants de l’ombre et de la lumière ressortir progressivement, humer l’air, ouvrir grand les yeux devant les arbres et les fleurs qui s’épanouissent de nouveau. Une plénitude retrouvée, mais aussi un drôle de sentiment, celui d’émodroliscence pour cette paix reconquise et pour les sacrifices endurés.

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Anny-Layne et Skima rejoignent leurs compagnons de vie pour savourer ce moment unique. La jeune fille semble enveloppée d’une aura particulière, bien différente de ce qu’elle était avant l’attaque, comme si elle était entrée dans l’âge des responsabilités d’un seul coup. Dans la partie dégagée de la forêt, cette prairie où Skima la petite salamandre s’était métamorphosée en Skima Iganth Cœur de Feu, un couple d’oiseaux-lyres apparait dans la lumière du soleil. Ils volent côte à côte et leurs ailes recouvrent les houppiers des arbres centenaires d’une ombre majestueuse et rassurante. Ils disparaissent quelques instants puis survolent de nouveau le carré d’herbe. La jeune fille lève les yeux et c’est alors qu’un phénomène fabuleux se produit.

 

Les deux passereaux se positionnent à la verticale, face à face, et s’enlacent de leurs ailes immenses. Ils se laissent tomber en piqué en effectuant une danse tournante sur eux-mêmes. Tout va très vite. Arrivés à environ un mètre de la jeune fille, ils libèrent de leurs griffes une Cledaistria[1], harpe miniature connue pour libérer un son si mélodieux que les humains pleurent des larmes de cristal en l’écoutant. N’en joue pas qui veut. Seul un être de pouvoir généreux et pur peut libérer des notes à faire pleurer les rivières et s’attendrir les plus dures des écorces. Une souche d’arbre se meut comme par magie vers Anny-Layne. Celle-ci prend place à son sommet comme sur un siège et entonne alors un chant venu des étoiles et du monde des anges. Plus un souffle de vent, plus le moindre craquement de feuille. Encore moins le bourdonnement d’un insecte. Rien ne vient troubler ce moment de grâce.

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En remerciement aux trois communautés d’ici-bas : le peuple branchu, leurs hôtes animalis et les invisibles, Anny-Layne célèbre l’ère du Renouveau de toute son âme et de tout son être. Les deux oiseaux Lyre se sont séparés à la vitesse de l’éclair et poursuivent leur danse autour de la jouvencelle, la caressant chacun de leurs douze plumes filamenteuses. Ils chantent eux aussi et leurs trois voix à l’unisson stridulent des phrases que nul ne comprend sauf sans doute la jeune fille qui leur répond de la même mélopée. Au bout de quelques instants de ce ballet fascinant, les ménures superbes reprennent leur figure tournoyante et remontent vers le ciel, ne se séparant que pour s’éloigner de forêt.

 

Les dernières notes s’envolent de la Cledaistria et la voix apaisante d’Anny-Layne est bientôt relayée par le vent dans les feuilles des arbres qui eux-mêmes la renvoie à la terre, aux nuages et aux particules infimes de vie de Popraysia.

 

© Ouvrez les Guillemets 63 – 13.03.19

 

 



[1] Cledaistria : Nom féminin. Harpe miniature connue pour ses sons d’une pureté de cristal

 

 


 

Sujet n°4 – Conte

 

Bien mal acquis ne profite jamais !

 

Il était une fois un petit ogre qui se prénommait Dagrut. Il vivait dans la Forêt de Champibonne au milieu des animaux qu’il entourait de toute son affection. Dagrut n’était pas un ogre comme les autres : il était allergique à la viande et n’avait jamais pu avaler ne serait-ce qu’une toute petite bouchée de chair fraîche. Il était donc végétarien. Cette « tare » avait suscité l’incompréhension de la Communauté des ogres de la forêt qui l’avait rejeté et assigné à résidence dans cette petite maison de pierres et de briques située en bordure de rivière.

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Le meilleur ami de Dagrut était un lutin répondant au prénom de Frosty. Il avait toujours froid et ne sortait jamais sans son bonnet et son écharpe de laine rouges que lui avait confectionnés sa petite lutine d’amour Ginger Spice. Tous les deux parcouraient la forêt et la campagne à la recherche de plantes, de baies, de champignons, de fruits et de légumes sauvages qu’ils se plaisaient ensuite à transformer en de fabuleuses et savoureuses recettes.

 

Or, voici qu’un jour, emportés par une journée ensoleillée où les oiseaux les escortaient de leurs gazouillis sonores, ils s’arrêtèrent dans un champ qu’ils ne connaissaient pas. Celui-ci était recouvert de carrés de toutes les couleurs : le jaune des fleurs de pissenlit côtoyait le rouge des airelles du marais, le violet des fruits du marouça[1] se disputait à l’orange du genêt d’Albyzia. Dagrut et Frosty étaient émerveillés, autant par cette palette de couleurs magnifique que par la perspective d’une récolte abondante. Ils remplirent leurs petits sacs de jute à ras bord et prirent le chemin du retour en chantonnant et en dansant.

 

Ils n’étaient pas plus tôt arrivés à la lisière de la Forêt de Champibonne qu’un éclair de feu leur barra le passage, les obligeant à reculer pour ne pas être touchés par une flammèche vagabonde. Aveuglés par la lumière incandescente de l’éclair, ils mirent un moment avant de recouvrer leurs esprits. Lorsque les effets de cet enchantement se dissipèrent, la sorcière Célestia Diablo se dressa devant eux, géantissime dans sa cape noire rapiécée de morceaux d’étoffe rouge. Elle portait des bottines pointues à talon qui ajoutaient encore à sa grande taille. De ses yeux vairons, l’un gris clair et l’autre noir corbeau, elle leur lança une fulguration paralysante qui les projeta à terre, les empêchant de faire le moindre mouvement. Si les deux amis avaient entendu parler de la sorcière, ils n’avaient jamais voulu croire en son existence. Pour eux, il ne s’agissait que d’une légende pour effrayer les petits enfants dissipés et désobéissants. La réalité s’imposa pourtant lorsque la harpie prit la parole d’une voix d’outre-tombe   :

 

—     Comment avez-vous osé pénétrer sur mon territoire petits malotrus inconscients ? Comment avez-vous pu vous servir sans demander la permission ?

—     Votre Grâce, commença Dagrut d’une voix tremblante, nous n’avons pas voulu vous offenser. Nous ne savions pas que le champ vous appartenait. Sinon, jamais nous n’aurions foulé votre sol sans autorisation.

—     Et pourtant, vous l’avez fait, ruinant ainsi des mois de dur labeur pour arriver à produire les ingrédients nécessaires à mes potions magiques.

—     Que… que… poupoupouvons-nous faire pour nnnnnnous faire papardonner ? bégaya Frosty, transi de peur.

—     Rien ne peut pardonner une attitude aussi désinvolte, tonitrua la sorcière. Je vais devoir m’occuper de votre cas de manière définitive.

 

À peine cette sentence prononcée, Célestia Diablo frappa trois fois sur le sol de son sceptre surmonté de griffes tenant un œuf de dragon obscur. Aussitôt apparurent quatre Blulenglil, des gnomes monstrueux et dotés d’une force herculéenne, qui s’emparèrent de Dagrut et de Frosty et les emportèrent au logis de la sorcière. Là, ils furent enfermés dans un ergastule[2] sombre et humide. Les deux amis n’en menaient pas large et commençaient à regretter leur escapade de rapine. Ils se serrèrent l’un contre l’autre pour se tenir chaud et se rassurer un peu si cela était encore possible. La demeure de la sorcière était étrangement silencieuse. La nuit ne fut bientôt troublée que par le ululement d’une chouette et le cri d’un loup à la lune.

 

Alors qu’ils avaient sombré dans un demi-sommeil, épuisés par leurs aventures et le sort qui les attendait dorénavant, ils furent tirés de leur torpeur par un petit bruissement d’ailes tout près de leurs oreilles. Puis ils entendirent des sifflements. Ils ouvrirent les yeux et virent une mini-fée voleter à toute vitesse autour d’eux. Qu’elle était jolie dans sa longue robe de soirée orange et jaune toute volantée de mousseline. Ses longs cheveux auburn retombaient en cascade dans le bas de son dos et ses ailes transparentes étaient recouvertes d’arabesques pailletées d’or et d’argent. Elle les interpella d’une voix flutée :

—     Je m’appelle Pénélope. Petit ogre Dagrut et lutin Frosty, vite, suivez-moi ! Je suis venue vous libérer des griffes de l’horrible Célestia Diablo. Je l’ai entendue tout à l’heure dans son laboratoire des sorts et potions. Elle prépare un philtre extraviliscent[3] qu’elle compte vous administrer à l’aube. Il n’y a pas de temps à perdre.

—     Mais comment comptes-tu nous sortir de là toi si petite ?

—     Mon ami licorne Solstice va vous sortir de là. Il est déjà en train de tirer sur les barreaux de votre cellule pour les arracher. Dès qu’il y sera parvenu, vous sortirez, vous grimperez sur son dos et vous fuirez.

 

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Malheureusement, la méchante sorcière, à qui on ne la faisait pas, avait eu vent de l’évasion par les sentinelles chauve-souris Sparelas. Celles-ci étaient les pires ennemies des licornes dans la crinière desquelles elles aimaient particulièrement s’engouffrer et faire des nœuds. Elles ne manquèrent pas de cerner Solstice et de le faire tourner en bourrique. Pendant ce temps, Célestia Diablo commanda à ses Blulenglil d’attraper Dagrut et Frosty. Elle leur administra le philtre extraviliscent et le résultat ne se fit pas attendre. Ils se métamorphosèrent eux-mêmes en Blulenglil.

 

La petite fée était désemparée. Elle qui voulait remettre les deux comparses dans le droit chemin voyait son plan tourner à la déroute. Elle eut alors une idée. Si la quête de la rédemption passe forcément par une action positive, il faut quelquefois savoir la provoquer. Alors elle fit appel à toutes les forces invisibles de la forêt pour créer un hologramme simulant un incendie et dans lequel se retrouvaient prisonniers les animaux que Dagrut chérissait tant. Lorsque celui-ci vit ses amis en danger, il se débattit tellement fort que son enveloppe de Blulenglil tomba, le libérant de ce sortilège. Il secoua ensuite énergiquement Frosty qui perdit aussi sa mauvaise peau. Chacun s’empara ensuite d’un objet magique, une branche de câprier de puanteur, qu’ils agitèrent au nez et à la barbe de leurs ravisseurs. Ceux-ci en avaient une terreur extrême si bien qu’ils s’enfuirent sans demander leur reste.

 

Quant à nos deux irréfléchis maraudeurs, ils comprirent la leçon : un bien volé ne profite jamais longtemps. 

 

© Ouvrez les Guillemets 63 – 17.03.19

 

 

 

 



[1] Marouça : Nom masculin. Plante fruitière rampante donnant des fruits de couleur violette proche de la figue

[2] Ergastule : Nom masculin. Terme ancien de l’Antiquité romaine désignant un cachot, une prison souterraine

[3] Extraviliscent : Adjectif. Se dit d’une formule magique, d’un sort ou d’une potion qui dénature totalement la personnalité de celui qui en est la victime



19/03/2019
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