Les mots de Montpellier

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Atelier 10 - 2019 – 3ème sujet

 

 

Canne-La-Tendresse

Il était une fois une canne, nommée Tendresse, dont on avait oublié la présence. Et ce malgré son titre de noblesse de Trophée International de la Qualité Madrid 1994 et sa fabrication par Fayet, une marque prestigieuse qui existait depuis 1909.

 

Perdue dans le porte-canne, elle s’ennuyait ferme à végéter ainsi. Toute beauté non regardée fane vite. Toute légèreté non exercée perd son allégresse.

canne fayet.jpg

Car pour être belle, la canne Tendresse l’était sûrement. Les nervures de son pommeau, sous la lumière du jour, s’envolaient comme les nuages dans l’azur d’un jour d’été. Pour être légère, elle l’était malgré la fermeté de son bois. Et pour être douce et maniable, elle s’arrangerait avec la personne qui viendrait un jour la chercher.

Un samedi ensoleillé, un homme entra dans la boutique située à mi-hauteur du boulevard Saint-Michel, Paris 5è, et s’approcha du porte-canne. D’un seul coup d’œil, il  repéra  Tendresse, la saisit, la jaugea  dans la lumière du jour. La regarda, la contempla, la caressa plutôt …

Un dialogue s’en suivit.

 

  • Depuis quand êtes-vous là, dans le porte-canne ?
  • Depuis longtemps.
  • Depuis quand ? Soyez plus précise.
  • Depuis la nuit des temps. J’attends.
  • Vous attendez ?
  • Que vous veniez me chercher …
  • Pourquoi moi ?
  • Parce qu’aujourd’hui, vous avez besoin de moi …
  • Comment savez-vous que j’ai besoin de vous ?
  • Autrement, vous ne seriez pas ici.

L’homme esquissa  un sourire. De son sourire « carnassier » bien connu chez ses adversaires financiers. Sourire d’un homme pas très arrangeant quelquefois, car il savait toujours ce qu’il voulait, contre vents et marées. Gare à ceux qui cherchaient à lui barrer la route lors de ces fusions-acquisitions. Au cours de ces difficiles négociations où des milliers d’emplois étaient en jeu, ses maîtres mots étaient des leitmotivs pour ses plus proches collaborateurs : stratégie-pragmatisme-détermination-patience. Et pourtant, à étudier de près, flotte une indéfinissable impression que perdre ou gagner l’intéressait moins que le jeu subtil de la confrontation.

 

De cette race d’hommes qui savent garder jalousement ce qu’ils appellent, non sans orgueil, leur « misérable tas de petits secrets », il n’était pas toujours facile, même pour ses amis les plus proches, de déceler la part des réalités visibles, eux qui essayaient quelquefois d’alléger ce fardeau qu’il s’obstinait à porter seul. Allait-il un jour décider en son for intérieur : « Je ne pleurerais plus les disparus, endormis dans leur tombe marine » ?

 

  • Je sais même que vous avez besoin de moi pour demain dimanche à votre réception. Impérativement pour demain. Pour m’offrir à votre chère amie. N’a-t-elle pas fait une entorse hier ?

L’homme remit Tendresse dans le porte-canne.

 

  • Ma chère, pour une canne, vous êtes bien prétentieuse ! Et vous prétendez en plus tout connaître de moi ? Eh bien, je regrette …
  • Non …
  • Si, si .... Au lieu de vous, je vais prendre votre voisine là, à côté.
  • Impossible !
  • Pourquoi donc ?
  • Vous ne pouvez pas – et pourtant, c’est une tentation – être autre que ce que vous êtes aujourd’hui. »
  • Mais encore ?
  • Vous et moi, nous avons à partager le même nom : Tendresse.

Amusé, l’homme ressortit Tendresse du porte-canne et sans même l’essayer, paya sans broncher l’exorbitante rançon à son ancien propriétaire.

 

Elfina

Ermitage-sur-Lez

19/04/2019 

 



20/04/2019
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