Maridan-Gyres

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Atelier 11 - 2024 - Sujet 2

 

 

WORMHOLE

 

Amis lecteurs de la Gazette Alpine, votre journaliste préféré Claudius Baramine et son photographe attitré Amédée Fengarol ont l’immense privilège de vous faire vivre l’événement le plus spectaculaire, le plus impressionnant de ce début du XXème siècle : la traversée en chemin de fer, du tunnel le plus long jamais construit à ce jour. Nous remercions vivement le Président Directeur Général, Monsieur Amédée Taillepipe, d’avoir invité la Gazette dans la voiture de tête avec toutes les personnalités importantes de la région.

 

Actuellement, nous sommes sur le quai d’honneur, les enfants des écoles agitent leurs petits drapeaux, la fanfare joue avec force des airs patriotiques, lâchant quelques couacs de ci de là. Les majorettes, en petites tenues malgré le froid, exécutent leurs chorégraphies avec détermination. Les notables, carton d’invitation en main, se dirigent vers le chef de gare qui les conduit vers leur wagon. Un brouhaha s’élève de la salle des pas perdus, des flashs crépitent. Messieurs le député et Monsieur le sénateur arrivent enfin, l’excitation est à son comble. Les curieux applaudissent à tout rompre les représentants de la République. Accompagné de sa cour, Monsieur le Cardinal à grand renfort d’effets de manches, bénit la foule et le convoi. L’un après l’autre, les dignitaires s’acquittent de leur petit discours.  Mon confrère Amédée photographie tous ceux qui passent à sa portée, les dignitaires comme les anonymes ! Trois brefs coups de sifflet retentissent…

Que l’aventure commence ! … 

 

Une dizaine de kilomètres séparent la gare de l’entrée du tunnel. La locomotive roule lentement, les personnalités en profitent pour saluer les gens amassés le long des rails.  Nous nous saisissons de cette aubaine pour grignoter quelques canapés et boire une coupe d’un excellent champagne. À la faveur de cette inauguration exceptionnelle, la société des chemins de fer offre un buffet digne d’une réception royale !

 

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Le sifflet retentit à nouveau pour nous avertir de l’entrée imminente dans la galerie. Nous nous tournons vers l’ingénieur responsable de l’ouvrage pour l’ovationner. Son regard nous laisse perplexes, il fixe avec effroi l’extérieur du wagon. À notre tour, nous apercevons un épais nuage noir. Nous ressentons les efforts désespérés du chef mécanicien pour stopper sa machine. Au même moment un air glacial s’engouffre dans l’habitacle, un des passagers a ouvert la portière et saute, entraînant une femme avec lui !

 

Après, tout va très vite. Le convoi est comme aspiré par un tourbillon. Le deuxième wagon disparaît sous nos yeux effarés, aspiré par la paroi…. Je vous assure que ce n’est pas une affabulation et ce n’est pas la coupe de champagne qui me donne des hallucinations. D’ailleurs Amédée mitraille cette scène d’apocalypse ! …. Après, je ne me souviens plus de rien, comme les autres passagers !….

                               

Je ne sais pas combien de temps, nous restons en léthargie. Nous sommes toujours attachés à la locomotive mais bizarrement le convoi ne roule plus sur des rails, il semble être en lévitation. Le wagon est sens dessus-dessous. Aussi incroyable que cela puisse paraître, personne n’est blessé. Machinalement, les passagers essaient de remettre un semblant d’ordre, plus pour s’occuper l’esprit et éviter de se poser des questions. Blotti contre la fenêtre, je me les pose, moi, ces questions interdites.

 

  • Que s’est-il passé ?
  • Sommes-nous encore de ce monde ou déjà des morts-vivants ?
  • Pourquoi la machine ne crache-t-elle plus de fumée ?
  • Pourquoi ne roule-t-elle plus sur des rails ?
  • Pourquoi ?

 

Un horrible pressentiment me traverse l’esprit. J’écris, mais qui va me croire ? Je regarde à l’extérieur, tout me semble étranger, je ne reconnais pas les paysages. Nous étions en montagne avec des sapins à perte de vue, des sommets enneigés et maintenant je vois une plaine avec des oliviers, une voie romaine empierrée, des chariots tirés par des bœufs, des paysans dans leur champs, des hommes en tunique, casqués, le glaive au ceinturon, le bouclier en main. Si nous ne sommes pas sur la scène de tournage d’un péplum, où sommes-nous ?

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La locomotive s’arrête en travers du chemin. À la vue de cet animal de fer venu de nulle part, les fermiers prennent la fuite. Les centurions alertés par leurs cris d’effroi se précipitent et embrochent les quelques inconscients qui sont descendus du train. La peur de l’inconnu n’a épargné personne, ni eux ni nous. Une onde de choc, un bruit assourdissant et nous transmutons vers une destination inconnue …. ( Moi, Claudius Barramine,  journaliste à la Gazette Alpine, cartésien et rationnel, je me vois écrire : transmuter... Mon esprit déraille, je perds la tête !).

 

Après cette scène effrayante, une polémique enflamme le wagon. Dans le clan ecclésiastique, c’est l’œuvre du démon « vade retro satana ». Ils entament illico une longue séance d’exorcisme. Du coté laïque, Belzebuth a le dos large cependant aucune explication scientifique ne peut leur être opposée sauf peut-être un enlèvement par les petits hommes verts ! Mais alors où sont-ils ? Et surtout, pourquoi auraient-ils atterri dans une campagne romaine à début de l’ère chrétienne ? Pourquoi ce carnage ?

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Subrepticement, une brume rosée envahit le compartiment, nous nous effondrons les uns après les autres. Lorsque nous reprenons conscience, la machine est posée sur un immense forum. Autour nous, des pyramides et des temples aztèques gigantesques. Les habitants s’approchent de ce drôle d’oiseau brillant de mille feux. Avec vénération, leurs mains sont chargées de paniers d’offrandes. Des prêtres couverts d’or déposent à la porte du wagon des cruches d’eau et de liquide brunâtre sans doute du « Pulque » (boisson des dieux). Les serviteurs de l’église, le cardinal en tête, déverrouillent la porte et vont prêcher la bonne parole auprès de ces païens à moitié nus, à moins que ce ne soit l’attrait des masques et de la vaisselle en or à  l’instar des conquistadors !..

 

J’aurais bien aimé relater la suite de ces palabres mais les portes se sont refermées brutalement et le train est reparti, les abandonnant sur place. Là encore, la brume rose nous a envoyés dans les bras de Morphée.

Cette deuxième expérience bien que moins terrifiante ne dissipe pas le malaise du groupe. Nous n’avons toujours pas d’explications rationnelles.

                                                                      

Nous ne savons pas depuis combien de temps nous errons, toutes les montres sont arrêtées et indiquent l’heure de notre entrée dans le tunnel. Plus le mystère épaissit  plus l’angoisse de ne plus jamais revoir nos proches grandit.

 

Et moi j’écris toujours... Est-ce que quelqu’un lira un jour notre épopée ? Et les photographies d’Amédée sur les mésaventures romaines et la cérémonie Aztèque ?  Qui va les regarder ? …

                                                                      

Le temps n’existe plus, nous subissons la traversée du temps et de l’espace sans rien comprendre à ce qui nous arrive. Un moment, nous sommes dans le désert, l’instant d’après sur les terres glacées de l’arctique, parfois adulés comme des dieux descendus du ciel, parfois attaqués comme des parias. Entre chaque pérégrination cette brume rose envahit le wagon et nous endort. Nous n’avons ni faim ni soif, beaucoup commencent à croire que nous sommes des cobayes à la merci de savants fous. d’autres pensent que nous sommes sous l’emprise d’une hallucination collective….

 

§§§§§§§§§

 

Le chef de gare est inquiet.  Depuis le départ à onze heures trente, il n’a plus de nouvelles. Les minutes s’égrènent et toujours rien. Il décide d’envoyer une draisine pour vérifier le bon déroulement de l’inauguration.

 

Les cheminots envoyés en éclaireurs reviennent effarés, avec eux, deux passagers légèrement blessés. Ils ont emprunté le tunnel, aucune trace du train, pire encore, lorsqu’ils sont  sortis de l’autre côté, les officiels attendaient toujours le convoi ! …..

 

La panique cède le pas à l’incrédulité. Les gendarmes font les premières investigations, interrogent les rescapés, les gens amassés le long de la voie sans succès. Le train s’est volatilisé sans laisser de trace !

La société des chemins de fer fait appel aux ingénieurs, aux scientifiques. Chaque centimètre carré, du sol au plafond, est ausculté, aucune fissure, aucune malversation n’est relevée.  Le train a bel et bien disparu. Sur ordre du gouvernement, le tunnel est fermé et les rails démantelés.

 

Pendant des semaines la presse émet des hypothèses plus farfelues les unes que les autres. Inévitablement, cette médiatisation entraîne la venue, sans succès, de médiums, radiesthésistes et charlatans de tout poil….

Puis la guerre éclate. Pour supprimer toute voie de repli aux résistants, l’armée allemande bombarde les deux côtés du tunnel. Seuls, les vieux racontent encore à leur manière, l’histoire du train fantôme.

 

Bien des décennies plus tard, un groupe d’archéologues à la recherche d’un site mégalithique, surpris de découvrir un tumulus à cet endroit, décident de le radiographier. Au-delà de l’éboulis de roches, ils scannent une structure métallique compacte. Pendant plusieurs semaines, ils déblayent la galerie avant de découvrir une portion de tunnel. Après une centaine de mètres apparaît une locomotive du siècle dernier et son wagon ! La déception est grande, tout ce travail de titan pour ça ! La curiosité les pousse à aller plus avant. Tout semble figé dans le temps. Un buffet est encore dressé avec des bouteilles de champagne et de grands crus !

                                                                      Le plus surprenant est qu’il n’y a rien d’autre hormis un carnet de notes poussiéreux et un appareil photos antédiluvien avec un lot de pellicules.

 

Après, tout s’enchaîne très vite. Le carnet est déchiffré, les photos sont développées. Non seulement personne ne comprend rien, mais le mystère reste entier. Alors s’engage une course aux trésors hors normes ! Les scientifiques du monde entier, toutes disciplines confondues, collaborent et tentent d’éclaircir l’énigme du train fantôme.

 

Les notes de Claudius et les photos d’Amédée prouvent que ce n’est pas un canular et pourtant difficile à croire !

Quelque temps plus tard, un linguiste italien tombe tout à fait par hasard sur un article du National Géographique relatant la découverte des artefacts. Spécialisé en histoire  romaine, la parution tourne et retourne dans sa tête plusieurs jours durant et soudain il se souvient d’un passage rapporté par Pline l’Ancien sur l’apparition d’une machine infernale dans la campagne romaine !

 

À partir de là les linguistes, chacun dans sa spécialisation, retrouvent des traces dans des codex ou des parchemins de cette chose volante flamboyante pour les uns, étincelante pour d’autres, envoyée des dieux ou sortie des flammes de l’enfer !

 

C’est au tour des astrophysiciens d’essayer de démontrer une hypothèse à cet étrange phénomène par la théorie de la relativité d’Albert Einstein. Le tunnel a dû être creusé entre deux champs magnétiques. La chaleur générée par la locomotive a créé sans doute une anomalie spatio-temporelle, ouvrant entre deux mondes un portail appelé « trou de verre ».

La théorie n’est pas encore totalement vérifiée mais le sera sans doute dans un futur proche, grâce à l’avancée technologique et le concours de l’I.A. Elle le sera, c’est une question de mois !

 

Cependant la seule vraie question est : que sont devenus les passagers. Pourquoi ni les dernières observations de Claudius ni les ultimes photos d’Amédée n’apportent de réponse ?

 

Sont-ils restés coincés dans l’espace/temps ?

Ont-ils choisi de s’installer dans le passé ou le futur ?

Reviendront-ils un jour ?

 

Le mystère du train fantôme hantera encore longtemps notre mémoire collective !

 

                                                                                     Marie José SENESCHAL



18/06/2024
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