Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Atelier 13 - 2020 - sujet 8

 

Un monde cruel


Dire qu’hier encore je vagabondais dans cette plaine immense.... Le soleil donnait à chaque brin d’herbe un aspect délicat et lustré. Partout les petites fleurs en clochettes, corolles ou épis, s’amusaient à éclairer la prairie de bleus profonds, de mauves, d’oranger et de rouges incandescents... Je raffolais du parfum de ces beautés parfois dangereuses... Les sens en émoi, je respirais cet air pur, cet air de liberté qui vous fait vous sentir immortel et vous emplit d’une sorte de gratitude.

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La vie se déroulait douce et calme... D’un caractère heureux, je ne voyais toujours que le bon côté des choses. Je savourais autant la neige et le froid de l’hiver que la tiédeur et la saveur sucrée de la nature au printemps... Chaque jour m’apportait délice et contentement...
Une vie royale dans un véritable paradis... j’étais bichonnée, choyée, dorlotée... Il faut dire que je ne suis pas n’importe qui... J’appartiens à une lignée particulièrement réputée alors j’avais même droit aux caresses du petit Gabin, le plus jeune des enfants... Je faisais partie de la famille en quelque sorte... ou du moins je le croyais... je vivais en parfaite inconscience, un rêve éveillé... Mon Dieu ! Si j’avais su ce qui m’attendait !


Et puis soudain tout a basculé... Un jour Gabin est venu me faire un gros câlin, un câlin encore plus gros que d’habitude... un câlin bouleversé... mais je ne me suis pas posé de question...


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Ensuite tout s’est précipité... je ne comprenais plus rien alors je me suis laissée faire sans résister... Oui, le monde est fourbe, le monde est cruel.... Tout à coup le calme et la sérénité ont viré à la panique et aux cris... la tension était à son maximum... j’ai dû accepter de partir sans avoir aucune idée de ma destination.... Mais pourquoi ? J’étais bien ici, j’étais chez moi, ces gens étaient toute ma vie, Gabin m’adorait et je le lui rendais bien... Il est le seul à m’avoir fait un signe de la main... j’ai même aperçu des larmes dans ses yeux... j’ai compris que quelque chose se passait... que le voyage ne serait pas de tout repos... visiblement on me cachait quelque chose... Mais avais-je vraiment envie de savoir ?


Le voyage fut chaotique dans un camion bringuebalant et sans aucun confort...
Jamais je n’avais été ballottée de la sorte... Il m’a paru indigne qu’une reine comme moi, avec la classe qui me caractérise, soit ainsi traitée, sans aucun ménagement, et, je dirais même, avec autant de brutalité.... Je déteste être désagréable et vitupérer contre les gens, mais ces personnes ont agi sans aucun respect... Visiblement elles ne savaient pas à qui elles s’adressaient ... elles m’ont malmenée et même martyrisée... Elles ont écorché ma sensibilité à
fleur de peau, m’ont humiliée...


Ensuite il me semble avoir reçu un coup sur la tête... A partir de là, tout se floute puis s’estompe... Oui, tout, absolument tout ! Plus rien n’existe ! Il n’y a plus de prairie, plus d’herbe savoureuse, plus de trèfle, plus d’esparcette, ni de fenouil ... Je ne vois plus Gabin, je ne reçois plus de caresses... tout ce qui m’entourait se volatilise... Je n’entends plus les sauterelles et les grillons striduler autour de moi, je ne vois plus les abeilles butiner allègrement de corolle en corolle, je ne sens plus les papillons impertinents se poser sur le bout de mon nez... les oiseaux, les lapins, les lézards.... Tous mes amis disparaissent... Je me retrouve seule...

Quelques bribes de mon passé défilent encore, de plus en plus effilochées... C’était donc ça ! Toutes ces gentillesses et ces cajoleries n’avaient donc pour seul but que de m’amadouer pour mieux me berner ! En fait mon destin était scellé dès le début, ces imposteurs n’ont jamais eu de véritable affection pour moi ! Ils m’ont privée de tout ce que j’aimais... la désillusion est le pire des supplices... Tous des traîtres sauf peut-être Gabin... car ses larmes, je les ai vues et je veux croire qu’elles étaient réelles...


Une sorte d’amnésie bienvenue s’empare alors de moi... je ne vois plus rien, je ne sens plus rien, où suis-je ? La fin approche, j’ai peur, je suis seule, seule... puis tout s’évanouit et c’est le grand vide...!


On m’a massacrée, transformée... Je suis méconnaissable ! Me voilà, ou du moins ce qu’il reste de moi, sur cet étal, exhibée brutalement à la vue de tous... Derrière la vitre je distingue leurs gros nez immondes et leurs bouches voraces qui se délectent à l’avance... Je me demande à quelle sauce je vais être mangée... Ces gens cruels, ces sanguinaires, me font horreur... En échange de quelques billets ils vont avoir le privilège de m’achever, de me découper en tranches ou en morceaux... Je risque d’endurer la torture dans un poêlon où ils me feront mijoter pendant des heures... Il se peut que je finisse en paupiettes, en pot au feu, en bœuf bourguignon... oh non ! Loin de moi une fin aussi minable avec des petits marmitons de bas étage... !


Je tiens à garder ce raffinement inné qui a toujours fait ma force et, dans la mesure du possible, j’opterai pour une juste revanche et un dénouement à la hauteur de mes ambitions, comme par exemple un tournedos Rossini, accompagné de foie gras, au milieu de lamelles de truffes et arrosé de sauce Madère !...

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Quitte à finir, autant finir en beauté ! Et puis me laisser attendrir par le grand chef étoilé d’un restaurant gastronomique, ça au moins ce sera la classe.

Alterégo



29/01/2023
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