Maridan-Gyres

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Atelier 2 - 2024 - Sujet 4

 

 

Ian

"Ian enfonça les mains dans ses poches et parcourut le quai désert d’un œil mauvais. Les lanternes rouges de son train s’estompaient dans le voile noir de cette nuit sans lune. L’horloge du quai indiquait 23h45. Me voilà au bout du monde maugréai-je. Je ne risquais pas de retourner au village, avec ces énormes flocons de neige qui dansaient de plus en plus nombreux.

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De toute façon, à cette heure, plus d’âmes qui vivent dans ce hameau. Le froid n’était pas très vif, mais son humidité givrait de la tête aux pieds. J’entrais dans la seule pièce accessible qui faisait office de salle d’attente. La couleur vert-de-gris des murs délavés ne risquait pas d’apaiser ma colère. Le tableau des horaires confirma ma crainte, pas de train avant demain matin 6h28. C’était celui des lèves-tôt, ouvriers, employés et lycéens travaillant dans la ville voisine. Où allais-je dormir ? Bien sûr, cette petite gare, isolée, était entièrement automatisée. Nul képi à l’horizon pour me renseigner. Seul, un banc en bois, fatigué par le poids des voyageurs, m’ouvrait généreusement ses bras élimés. Les portes retenaient avec peine la froideur qui s’immisçait par leurs interstices. Je m’allongeais, emmitouflé dans ma parka, sur mon lit de prisonnier, cherchant le sommeil entre le sifflement de la bise se glissant sous les ouvertures et cette odeur de pourriture émanant du salpêtre rongeant les murs de la pièce, éclairée par deux néons blafards. Au loin, la ouate blanche asséchait les douze coups du clocher. Minuit. Ma patience allait être mise à rude épreuve à chaque heure.

 

Mais pourquoi étais-je descendu dans ce village d’à peine 200 habitants, alors que Sophie m’attendait impatiemment ?

 

J’aurais pu prendre un train rapide et l’heure et demie du trajet m’aurait glissé dans les bras amoureux de ma promise. J’avais décidé de prendre l’omnibus pour faire un tour de nostalgie dans ce hameau où je passais tous les étés chez mes grands-parents. L’ancienne maison familiale me rappelait les copieux petits déjeuners et la soupe servie le soir, même en été. Je flânais dans les ruelles serpentant entre les maisons.

De ma mémoire, réapparaissaient nettement les frimousses de la bande : Pierre, le grand dadais toujours sûr de lui, Eliane toute fière de paraître déjà jeune femme, Sylvie toujours à nous materner et Jacques, l’intello.

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J’entendais résonner nos cris entre les pierres des bâtisses, coursant de dangereux desperados ou gagnant la coupe du monde de foot. Je nous voyais pédaler l’étape du Tour de France autour du village, disputer nos billes dans un triangle tracé dans le sable à l’ombre des platanes de la place de l’église.

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Mousquetaires, j’entendais le galop de nos destriers balais. Je me remémorais des enquêtes inédites du Club des 5, que nous menions courageusement. Libérés des parents, je souriais en repensant à nos ébats de jeunes adolescents vautrés dans les meules de foins. Jouir sans limite de cette insouciance, privilège des jeunes années, était notre seule préoccupation.

 

Mais pourquoi n’avais-je pas prévenu Sophie ? Pourquoi lui avais-je caché cette étape ? Elle aurait compris et ne se serait pas posé de questions. Et maintenant, impossible de la joindre, mon portable étant entièrement déchargé.

 

La nuit fut courte, froide, inconfortable, une préventive avant jugement.

Un chuchotement me réveilla. Deux messieurs assis sur des chaises grises en fer boulonnées au sol, parlaient doucement. J’ouvris les yeux, m’ébrouais tel un chien pour me débarrasser de l’humidité qui avait enveloppé tout mon sommeil. Je leur résumais la situation. L’un d’eux me prêta son téléphone. La sonnerie vaine s’éteignit par deux fois. Mauvais signe ! Elle aurait dû être inquiète et prompte à décrocher quelque soit le numéro d'appel. J’insistais une troisième fois. Ouf, elle répondit.

 

« Bonjour Sophie, désolé, je n’ai pas pu te prévenir avant, la batterie de mon téléphone est déchargée.

 

Je suis au village de mes grands-parents. Je voulais profiter de ce trajet pour retrouver mes souvenirs d’enfance dans les pierres du hameau. J’ai raté mon train. Je prends le prochain. C’est vrai, j'aurais dû te prévenir. Excuse-moi. Non, je n’ai pas vu mon ancienne copine Eliane. D’ailleurs, je ne sais pas si elle était chez elle. Oui, le village est tout petit et ses habitants m’ont certainement remarqué. Non, je n’ai pas voulu te cacher quoi que ce soit. Tu sais bien que c’est fini entre elle et moi depuis des années. Ne t’emballe pas. Je t’aurais raconté sitôt arrivé».

 

Sophie retint que je n’étais pas venu directement la voir, que j’avais préféré faire cette halte dans ce village, là où vivait encore mon premier amour, que je m’étais bien gardé de lui dire pourquoi j’avais raté mon train et surtout que je lui avais sciemment caché cette équipée. Le ton monta entre nous.

 

« Je t’assure que je n’ai rien fait de mal. Non, s’il te plait, ne raccroche pas ».

 

Mais la voix au bout du fil n’était plus qu’un bip monotone, j’ai su que je l’avais perdue.

 

Dorémi 

 



21/02/2024
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