Les mots de Montpellier

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atelier 22 - 2019 - sujet 8a

Quentin

 

 

A ses heures mélancoliques d’introspection sur le mystère des rencontres, Léa s’est toujours demandée s’il existe officiellement un quotient des affinités (QA) à l’instar du quotient de l’intelligence (QI) et de celui des émotions (QE). Dans l’affirmative, quel serait alors le chemin pour y accéder ?

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Que cela soit ou pas n’a plus grande importance pour elle qui, à l’automne d’une vie quelque peu mouvementée faites d’aventures diverses, n’aspire plus qu’à une certaine forme de sérénité. Les apprentissages successifs du détachement ont permis de fournir un sens à sa liberté acquise de haute lutte. Que de règles elle avait à respecter pour parvenir à cette discipline de vie ! Que d’émotions contenues ou refoulées au fil des ans !

 

Un jour d’hiver, était arrivé un bout de chou à la halte-garderie, là où Léa travaillait comme professionnelle de la petite enfance. Au premier abord, elle l’avait accueilli comme on accueille un bébé-lion.

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A treize mois, Quentin pesait déjà très lourd pour son arrière-grand-mère Mamé. Toute auréolée de cheveux blancs, et apparemment légère comme une plume, elle assurait, pendant une semaine, l’adaptation de son arrière-petit-fils, remplaçant la jeune mère qui venait d’accéder à un premier emploi dans une société informatique à La Défense.

 

Si sa marche n’était pas encore bien assurée, son port se révélait déjà royal. Rien d’étonnant puisqu’il était né sous le signe du Lion. Et tel un lionceau qui cherche à tracer d’emblée son territoire dans la savane des coins à jouets, il n’hésitait pas, tout nouveau venu qu’il était, à bousculer quelques copains sur son passage. Bien entendu, une telle densité de présence ne passait pas inaperçue. Ni des collègues de Léa, ni des autres enfants qui avaient à lui faire face, ni surtout de Léa qui avait la charge d’assurer le bon fonctionnement du département des « grands », c’est-à-dire le secteur de ceux qui sont supposés ne plus ramper à quatre pattes.

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Lors de ce premier contact, Léa avait dû focaliser toute son attention sur les moindres faits et gestes de Quentin qui s’ingéniait à agir avec une agilité d’écureuil à la moindre alerte, puis à se comporter avec une précision toute féline. Ce bout de chou savait ce qu’il voulait et faisait tout pour l’obtenir.

 

Il n’avait jamais crié ni versé une seule larme durant toute la période d’adaptation. Il avait hâte d’explorer, en position dominante, ce nouveau territoire qu’était la halte-garderie, devenue de ce fait sa deuxième maison.  

 

Ce n’était pas facile d’apprivoiser une telle force de la nature. Léa  décidait de relever le défi.

 

L’urgence des situations à résoudre ne permet pas toujours l’application des principes théoriques. Tout ce dont Léa se souvient, c’est qu’elle avait dû émettre, au cours de ce premier mois où il venait sporadiquement selon les intempéries hivernales, l’index levé, le regard grave et droit et plongeant dans ses merveilleux yeux bleus, beaucoup de « non » à son endroit, surtout s’il lui arrivait d’être un peu trop fougueux avec ses dents à l’égard des joues bien roses de ses copines : « Non, Quentin, non ! » pour stopper ses élans carnassiers. Si ces « non » étaient prononcés avec sévérité et fermeté, ils étaient le plus souvent suivis de chuchotements et de tendres murmures, une fois sa tête blottie au creux de son épaule à elle. Toujours était-il que par la suite, il était devenu agréable à souhait, conscient malgré son jeune âge des repères à respecter et des limites à ne pas dépasser au sein de cette petite communauté.

 

Secrètement, au fil des jours, il était devenu son préféré sans qu’elle s’en rende compte elle-même, s’interdisant d’office une telle attitude. Tous les enfants étant des poèmes de vie, elle n’avait pas le droit d’écorcher l’archet de cette poésie par ses préférences.

 

Au fil des jours aussi, cette préférence soigneusement secrète était devenue un secret de polichinelle.

 

Un jour, alors qu’il franchissait la porte d’entrée accompagné cette fois de sa jeune et bien belle Maman et que Léa était là pour l’accueil du matin, Rozenn, l’éducatrice de la halte-garderie, s’exclama en riant : « Holà, attention ! Il y a de l’électricité dans l’air ! » et son regard circulaire scrutait malicieusement, Quentin et Léa.

 

Un jour de fin janvier, dans la salle commune où trônaient les coins à jouets, tous les enfants étaient absorbés dans les jeux libres mis à leur disposition dans des corbeilles ouvertes. Léa aperçut Quentin qui regardait à droite à gauche comme s’il cherchait  quelque chose, elle s’approcha et là surprise, il se jeta prestement dans ses bras et lui donna des bisous passionnés, lui qui était si économe dans ses manifestations. Léa avait rougi comme une adolescente à l’aube du premier baiser.

 

Une autre fois, dans la salle de bain, il avait attendu patiemment le départ d’Isabelle, responsable de la halte-garderie et avec qui Léa avait eu un brin de causette à propos de la parentèle, pour lui faire une autre démonstration d’affection. Sa pudeur était à ce prix : ces tendres bisous se doivent de s’exécuter strictement à l’abri des regards.

 

Léa se demandait si plus tard Quentin se souviendrait d’elle. Il avait encore un très long parcours à vivre. Ses temps de vie à elle se raccourcissaient de jour en jour. L’image qu’elle allait garder de lui serait celle-ci.

 

Il y a toujours dans la vie de tout être un jour terrible où il faut faire face à la disparition d’un être cher. Malgré son âge bien tendre, Quentin avait compris, à l’approche de ses dix-huit mois d’existence, que son jeune Papa était parti pour toujours à cause d’un accident de moto. Et ce jour-là était terrible. Pour lui comme pour elle.

 

Que de fois dans la matinée, chez cet être si fragile et si fort en même temps, Léa avait senti les sanglots refoulés. Ce n’était que dans la pénombre de la sieste qu’ils avaient jailli, suffoqués par une angoisse impossible à contrôler. Un chagrin trop fort pour être supporté par eux deux et comme une coulée de lave, ses larmes à elle se mêlaient à ses sanglots à lui saccadés. Heureusement, après un endormissement des plus laborieux, la fatigue avait eu raison de sa résistance et il sombra dans le sommeil. Elle le regardait dormir et une pensée lui traversa l’esprit.

 

De toutes les beautés –celles qui surgissaient des paysages grandioses lors de ses voyages, celles qui dormaient dans des livres pas encore ouverts, celles qui foisonnaient des tableaux accrochés dans les musées visités, celles qui passaient furtivement de la rosée du matin au coucher du soleil le soir, celles combien innombrables et fragiles que donne la nature … la première des beautés demeurait encore l’image de Quentin endormi.

 

Et cette image, s’accolant au martèlement de ses pas, traquant ses pensées, harcelant ses rêves, écorchant ses émotions, aidait Léa à comprendre le sens caché et le mystère indélébile du Quotient des Affinités.

 

Elfina

Ermitage-sur-Lez

20/12/2019

 



21/01/2020
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