Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

atelier du 6/11/2013

Je suis une trace…. Pessoa

 

Je ne suis rien. À moins de vivre à l’instant présent… mais qu’est-ce que le présent ? À peine l’ai-je cité qu’il fuit dans les limbes du passé.

 

Le présent n’existe pas… il n’y a que le passé ; monstre qui avale et détruit…

Nous croyons le vaincre par le souvenir… Mais eux aussi nous trahissent ; ils disparaissent très vite, certains à peine nés…

 

Mais d’autres enfouis, on ne sait pourquoi vont remonter… plus heureux ? Plus mémorables ? Ou tout simplement attachés à ce corps fragile et à ses sensations… Oui, parfois les sensations sont plus fortes que la mémoire du cerveau. Elles sont associées à des souvenirs.

 

Une tourterelle qui chante me ramène à Porl en Afrique du Sud, dans la maison prêtée par de généreux Sud-Africains.

 

Une odeur puissante de thym dans la garrigue et me voilà à huit ans à Pelissanne avec ma tante à la « colline » en train de chercher les asperges sauvages…

 

Je suis une parenthèse, mais une parenthèse de quoi ?

 

Depuis le départ de ma dernière fille, je me sens entre parenthèses. Tant qu’elle dépendait de moi, je me sentais encore dans la vie active. J’étais une mère occupée, avec des soucis de mère.

 

Cette petite sera-t-elle heureuse ? Trouvera-t-elle sa place dans un monde si dur ? Ses diplômes, nombreux, lui serviront-ils un jour ? L’avons-nous bien orientée ?

 

Et puis, elle me maintenait jeune. J’avais l’impression parfois d’être plus jeune qu’elle. Pour elle, j’imaginais des sorties ;

Allez viens, Gaëlle, on va au cinéma. Ou au théâtre… à la piscine… Ne veux-tu pas faire les boutiques ? Si j’étais son moteur, elle était aussi le mien.

 

Bien sûr, ma fille prenait de l’âge… mais elle restait une petite fille, ma petite dernière, le cague-rès (en provençal)

 

Déjà, elle m’avait évité d’être entre parenthèses quand je m’étais trouvée enceinte à quarante ans ! La peur de la quarantaine était passée comme l’herbe des champs. J’étais jeune avec la vie palpitante dans mon ventre.

 

Le temps a passé, mais je ne le voyais pas. J’allais, avec les jeunes mamans, chercher ma fille à la maternelle, puis au primaire…

 

À dix ans, elle est devenue fille unique, ses trois sœurs aînées ayant choisi de voler de leurs propres ailes.

 

Et ce tête-à-tête a perduré, malgré la séparation des études : trois ans à Valenciennes, deux ans à Toulouse… Chaque fois, mon cœur saignait, mais je ne l’ai jamais montré à ma fille. Son avenir dépendait de ses études, fort longues. Trop longues sans doute, oui, mais au fond de moi, cela me convenait. Ma fille restait sus ma coupe amicale, elle dépendait de moi !

 

Maintenant, enfin elle a trouvé sa voie, elle est partie, enfin pourrait-on dire, mais hélas aussi !

 

Je suis entrée dans la parenthèse de la vieillesse. Le temps m’a rattrapé…

 

Les vivants s’éloignent de moi… J’ai moins envie de sortir, de faire des projets…

 

Je vais être en attente… de la maison de retraite… et de la mort, la dernière parenthèse !

 

Plongez-en vous et sortez-en un souvenir heureux, ou lumineux

 

Je prends mon souffle. Je ferme les yeux, je plonge dans ma mémoire… Je traverse des couches, des strates, qui représentent des années. Les souvenirs défilent, les images se succèdent en éclairs. Beaucoup d’insignifiants qui constituent une vie… d’autres plus lourds, certains légers comme des papillons. Il faut en attraper un… lequel ?

Enfin, un se détache et vient vers moi en dansant et miroitant. Souviens-toi ! Ce 30 juillet !

 

Je suis le souvenir le plus doux, le plus mémorable… La date a dû te parler. Tu es couchée dans ton lit à la maternité. Tu souffres depuis vingt heures. Tu te tords, tu retiens tes gémissements, car tu as honte de te faire remarquer. La transpiration colle tes cheveux, et cette douleur affolante qui semble te briser le dos. Une bête, tu dois rouler des yeux inhumains. Et puis, enfin, le bébé, dans un dernier effort qui a fait saillir les tendons de ton cou, a glissé comme un poisson. On l’a posé sur ton ventre. Plus de douleurs !

Ô joie ! Joie ! Sentiment inexplicable, cœur débordant d’amour pour la petite créature hurlante… ma fille.

 

Oubliée la douleur effroyable. Le sentiment de plénitude est si fort, qu’à peine abandonnée par ces contractions terribles, j’ai tout oublié et j’ai dit, les cheveux encore collés par la transpiration… Je recommencerai !

 

Oui, les souvenirs s’enchaînent, j’ai recommencé trois autres fois, toujours pendant mes grossesses, j’ai joui d’un équilibre miraculeux, d’une joie de vivre fabuleuse, et à chaque accouchement, souvent difficile, j’ai toujours éprouvé ce sentiment unique de plénitude. J’avais vaincu la mort.

 

 

Viviane 6/11/2013



11/02/2014
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