Les mots de Montpellier

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Embarquement pour une nouvelle vie

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 Partir – jeudi 13 janvier 2000

Partir, prendre un voilier et voguer sur les mers. J’en avais rêvé toute ma vie et voilà qu’à deux heures d’appareiller, je me sentais prise de vertige. Où cette folie allait-elle me conduire ? Était-il utile de partir ainsi à l’aventure pour résoudre mes problèmes quotidiens ? Une amie m’avait dit : « Aide-moi, le ciel t’aidera ! »

C’est en pensant à elle que j’étais partie me promener ce matin-là sur le petit port de Palavas les Flots. Là, fixée sur un lampadaire, j’avais découvert cette affiche qui disait :

« Toute votre vie, vous avez rêvé de partir à l’aventure ! Aujourd’hui, grâce à une équipe de skippers chevronnés, et contre un coup de main plein de vigueur et de volonté, nous vous proposons d’embarquer sur un voilier de légende, le Belem. » Suivait alors la photo de ce magnifique navire.

 

J’avais ramassé le numéro de téléphone sans vraiment savoir pourquoi et j’étais rentrée chez moi. À peine avais-je mis un pied à l’intérieur de la maison, que mon père, comme à son habitude, m‘était tombé dessus et avait commencé à me reprocher mon manque d’initiative, mon peu de courage à chercher du travail. Mon manque d’ambition et tout ce qui, à ses yeux, était la preuve de mon incapacité à vivre seule.

 

De rage, j’étais montée dans ma chambre sans manger et je m’étais mise à pleurer. En cherchant un mouchoir, j’avais ressorti l’affichette et en deux minutes ma décision était prise. Je pris le téléphone et j’appelais le numéro. Une voix chaleureuse m’expliqua quel serait mon rôle à bord et me convoqua à un entretien pour le lendemain matin.

 

Pour la première fois depuis des mois, je me couchai l’esprit en repos.

 

Vendredi 14 janvier 2000

 

Ce matin, dix heures, je suis arrivée juste à temps pour mon premier entretien avec le capitaine. L’homme qui me reçoit est fort sympathique. Une voix forte et autoritaire. C’est un homme qui se fait respecter d’emblée. Il parle peu. Aucune parole inutile. À quoi bon parler pendant des heures et broder autour de ce qui est essentiel. En dix minutes, il s’est présenté, m’a dit quelles seraient les tâches qui m’incomberaient et me demande de me présenter le lendemain matin pour une visite médicale avant l’embarquement.

 

« Si vous êtes reconnue apte à naviguer, vous embarquerez lundi matin à la première heure. »

 

Il se lève, me tend la main.

 

« Si le médecin vous dit apte à la navigation, revenez me voir demain en début d’après-midi, je vous présenterai l’équipage. Prenez des affaires chaudes et d’autres plus légères. Nous traverserons des lieux avec des températures très différentes. Quoi que vous choisissiez, pensez à prendre du fonctionnel. Pantalon, tee-shirt et polaires. Pour le pont, vous éviterez les talons, privilégiez les mocassins. Ou toutes autres chaussures qui ne glissent pas et qui n’abiment pas le navire. »

 

Sur ces quelques paroles laconiques, me voilà à nouveau sur le quai. J’observe le magnifique voilier. J’ai très envie d’embarquer. Certes, le médecin va me trouver en pleine forme. Mais que va dire mon père, je n’ai pas très envie de lui en parler avant d’être sure et certaine d’embarquer.

 

Je passe le reste de l’après-midi à préparer mes affaires pour un éventuel départ. Les consignes pour les vêtements seront faciles à respecter pour moi qui ne quitte pratiquement jamais mon jean et mes mocassins. J’en mets une seconde paire dans ma valise et je cache le tout sous mon lit. Inutile de donner à mon père de quoi alimenter son moulin à récriminations. Puis, je sors prendre l’air en attendant le soir.

 

De retour chez moi, je dois subir une fois de plus, les sempiternelles réprimandes paternelles. Ce père que j’ai fini par prendre en grippe ne me laisse aucune chance de parler. Je dois écouter, jour après jour, ses reproches. Je suis une ingrate, ma pauvre mère serait terriblement déçue si elle voyait ce que je suis devenue. Un parasite, une bonne à rien. Une fainéante. Et pas moyen de l’aider lui, malgré son grand âge ! C’est encore lui qui fait la popote à la maison ! Encore heureux, il n’y a que lui qui bouffe. Ma sœur et moi, ne dinons pratiquement jamais le soir, tant ses longs monologues vindicatifs nous fatiguent. Je le laisse bougonner comme à son habitude et une fois de plus je pars me coucher sans manger.

 

 

Samedi 15 janvier 2000

 

C’est pleine d’appréhension que je me dirige vers le cabinet médical que m’a indiqué le capitaine du Belem. Une secrétaire m’accueille et me posent des tas de questions afin de remplir un dossier. Puis, elle me conduit dans une salle d’attente ou quatre personnes attendent avec moi.

 

Ce matin, je ne suis pas très en forme. J’ai passé une mauvaise nuit. Je pense à ma sœur que je vais laisser seule avec notre père et son mauvais caractère. Et si je la prenais avec moi ? Mais voudra-t-elle partir ?

 

Elle entretient, depuis quelque temps déjà, une relation amoureuse avec un garçon que je trouve très sympathique. En plus, il a une bonne situation. Il est ingénieur informatique, et surtout je le sens fiable. Il aime sincèrement ma petite sœur. Si notre mère était encore là, elle lui aurait sonné sa bénédiction. Mais notre père n’acceptera jamais !

 

Ça y est, c’est à mon tour. Quand j’entre dans le cabinet médical, je vois un jeune homme brun, très grand avec un regard bleu très lumineux. J’ignore pourquoi, mais je sens soudain mes joues qui s’enflamment. Mais quelle idiote ! On n’a pas idée de se troubler ainsi. Il risque de me juger inapte au voyage. Allons ! Il faut que je me reprenne.

 

« Bonjour mademoiselle ! Asseyez-vous. Quel âge avez-vous ?

-         Vingt ans !

-         Des antécédents médicaux ? Comme opération ? Maladies pour lesquelles vous êtes sous traitement ?

-         Non, rien de tout cela !

-         Tendez votre bras, je vous prie. Je vais prendre votre tension.

 

À peine ses doigts touchent-ils ma peau qu’une fois de plus, je m’embrase. Je n’ose plus le regarder. Au bout de dix minutes d’entretien, il me tend le sésame qui va me permettre de m’évader.

 

« Merci docteur ! »

« De rien mademoiselle. À bientôt. »

 

Je suis écarlate lorsque je sors du cabinet médical. Je ne peux que constater le sourire amusé de la secrétaire, à mon avis, je ne suis pas la première idiote que le charmant docteur a fait rougir. Mais le plus difficile, c’est le sourire amusé du docteur, lorsqu’il m’a tendu la main pour me dire au revoir, à croire que ce type savait ce que j’avais en tête. Alors bon, ce voyage me permettra sans doute de calmer mes ardeurs. Je penserai à autre chose qu’aux beaux yeux de ce type.

 

Bon, il me reste deux heures à tuer avant de retourner au navire. Je décide de retourner à Palavas et de manger un truc sur place. Face à la mer, je trouve une sandwicherie et je commande un hot dog avec quelques frites. Rien de tel que de se remplir l’estomac pour oublier ses tracas. Je prends une petite bouteille d’eau et je pars grignoter mon festin sur les rochers face à la mer. Le Belem est en face de moi. Il n’a pas pu entrer dans le port, bien trop petit pour l’accueillir, mais il stationne à la sortie du port. Je suis au pied du phare et je le contemple. Si tout se passe comme je l’espère, lundi, je partirai à son bord. J’en rêve.

 

Je me vois déjà prendre le large, tout planter de cette vie de misère. Certes, je ne vais pas m’enrichir en partant ainsi, mais qu’importe, je sens au fond de mon ventre, à l’intérieur de mes tripes que la vie c’est autre chose. Et ce somptueux bateau semble me dire que j’ai raison. Qu’ailleurs, il y a une autre vie ! Que vivre, contrairement à ce qu’en pense mon père ce n’est pas trimer comme une conne pour un patron, qui accessoirement voudra me sauter, mais que c’est réussir ma vie. Et réussir ma vie, je sais de manière viscérale que c’est en m’évadant que je finirai par y arriver.

 

J’ai contemplé ce bateau deux heures durant. Ces deux heures m’ont paru cinq minutes. Il est quatorze heures. Lentement, je me dirige vers le port. Le capitaine est là, devant une table du Méryl. Je le rejoins et je lui tends le papier du médecin.

 

Il le prend, l’examine et me tend la main. Bravo, mademoiselle, vous embarquez avec nous lundi matin. J’attends deux autres matelots et je vous présenterai le reste de l’équipage.

 

Les deux autres n’ont pas tardé à nous rejoindre. Après de rapides présentations, le capitaine nous a conduits à l’annexe un magnifique zodiaque de dix places et nous sommes montés à bord du Belem.

 

L’équipage au grand complet a été réuni sur le pont. Les uns après les autres, on nous a dit le rôle de chacun. L’équipage est très cosmopolite. Plusieurs nationalités se côtoient. Des âges très différents aussi de vingt à soixante ans. Comment allons-nous vivre en osmose complète pendant ces trois mois ? Je me pose pas mal de questions. A priori, tous les visages me semblent sympathiques. Mais qui peut dire comment cela peut évoluer ? Je n’ai jamais vécu aussi près de tant de gens pendant si longtemps et cela me fait un peu peur. Allons courage ma fille ! C’est une occasion unique. Tu ne vas pas la laisser filer au dernier moment !

 

Lundi 17/01/2000

 

Ce matin à sept heures mon père est parti, comme chaque jour, à son travail. Je n’ai pas eu le courage de l’affronter. Je lui ai écrit une lettre que j’ai posée sur son lit que j’ai fait avant de quitter la maison. Je lui ai même préparé un bon diner pour ce soir. Dans mon petit mot, je lui parle de mon affection pour lui, mais du mal que j’ai à entendre ses reproches continuels. Je lui dis de ne pas m’en vouloir et de me souhaiter bonne chance. Que j’espère revenir de mon périple en sachant où me conduiront à l’avenir mes pas. Et surtout que j’espère qu’à mon retour, il sera fier de moi. Que j’aime, etc., etc.

 

J’en ai parlé avec ma sœur hier soir. Elle m’a dit que Gilles lui avait demandé de l’épouser. Elle est majeure et elle a accepté. Elle en fera part à notre père après mon départ. Mardi ou mercredi. Je suis très heureuse pour elle. Gilles est vraiment un chic type. Je n’ai pas mis grand-chose dans ma valise, mais elle porte le poids de mes espoirs et c’est une charge qui me pèse ce matin, tandis que je prends le bus pour rejoindre Palavas.

 

Par chance, j’arrive à l’heure. Le capitaine m’accueille avec un grand sourire. Une dizaine de jeunes gens de mon âge sont là. Nous nous saluons. J’ai l’estomac serré. Je n’ai rien pu avaler ce matin. Le capitaine nous conduit à bord du Belem et nous laisse avec un matelot chargé de nous conduire à nos cabines. Il y a deux filles avec moi. Elles sont très sympathiques.

 

Une fois installés, nous retournons sur le pont. Le capitaine doit nous rejoindre avec les derniers voyageurs. On nous a conduits à la batterie. C’est le lieu où tous se retrouvent pour manger. On nous sert un solide petit déjeuner, puis nous nous attelons à la vaisselle et au rangement de tout ce qui traine.

 

Une heure après avoir fini, nous avons tous rejoint nos postes. Le Belem a levé l’ancre et le voyage peut enfin commencer. Je suis excitée comme une enfant. Le vent du large me balaie la figure et me lave de toutes mes angoisses. Je ne me pose plus de question. Aujourd’hui est un nouveau jour. Ma nouvelle vie commence.

 

Oh ! J’allais oublier. Savez-vous qui était notre dernier passager à embarquer ?...... Je vous le donne en mille Émile !

 

Le charmant médecin. Le voyage risque d’être très intéressant.



24/01/2014
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