Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

l'atelier du 5/03/2014

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La maman de Ludo a décidé d’emmener son petit garçon faire un pique-nique.

Gribouille, le chat roux n’est pas très content, car Ludo est son copain. À eux deux, ils font des tas de bêtises, mais si Ludo s’en va, Gribouille va passer la journée dehors, car lorsqu’il reste seul,  il fait bien trop de sottises et la maman du petit garçon ne veut plus le laisser dans la maison quand ils sortent.

 

Ludo est un petit garçon très gentil qui adore jouer avec des couverts. Sa maman en prend toujours lorsqu’ils partent en balade, car il s’amuse tout seul avec ça, et elle peut faire une sieste tranquille. Pas de danger que son fiston file à l’anglaise, quand il est occupé à jouer avec fourchettes et cuillères. Elle a préparé son vélo, pris une jolie couverture, rempli son sac de bonnes choses et les couverts pour son enfant. Puis, ils ont quitté leur jolie maison de bois pour se rendre dans les prés non loin de là.

 

Gribouille fort mécontent d’avoir été jeté dehors a décidé de s’inviter au pique-nique. Il suit à distance le vélo. Enfin, ils arrivent au pré. La maman sert le déjeuner, puis elle s’allonge pour faire la sieste. Dès que les premiers ronflements s’élèvent, Gribouille s’approche doucement.

 

-         Coucou Ludo, tu n’en as pas assez de jouer avec tes couverts ? Je connais la fée Roussette, veux-tu que je te la présente ?

-         Oh oui ! Où est-elle ?

-         Pas très loin, viens suis-moi, elle va adorer te rencontrer.

-         C’est loin ?

-         Non, elle est tout près du lac. Allez dépêche-toi !

 

Un peu plus loin, ils arrivent près du lac et Gribouille se met à appeler son amie.

 

-         Roussette ! Ouh ! Ouh ! Roussette ! Je suis venue avec un ami, montre-toi !

-         Qui c’est, cet ami ? Lance une petite voix derrière le chêne.

-         C’est Ludo, mon petit maître. Il est très gentil, c’est un petit d’homme.

-         Je n’aime pas les hommes.

-         Mais lui, c’est un enfant !

-         Et alors !

-         Alors, ils sont gentils. Montre-toi, tu vas l’adorer.

 

Lentement, une petite tête toute rousse et auréolée de boucles pointe le bout de son nez, elle observe Ludo qui écarquille les yeux devant une si drôle de créature. Il fait le tour de l’arbre pour la voir en entier, et il voit la fée assise sur un énorme réveil.

 

-         Il est drôle ton chapeau ! Lui dit Ludo.

-         Sûrement pas ! Il est efficace !

-         Efficace ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

-         Il est sot ton copain humain ! S’exclame Roussette à Gribouille.

-         Pas du tout ! Mais il ne connait pas le monde des fées.

-         Ah bon ! Ce couvre-chef est l’attribut de ma qualité de fées des renards.

-         C’est quoi une fée des Renards ?

-         Oh, mais ! Il faut tout te dire à toi ! Une fée des renards veille au bien-être de ces animaux. Je nettoie leurs terriers. Je m’applique à trouver de la nourriture pour les petits, quand la maman est trop fatiguée pour s’en occuper elle-même. J’éloigne les chasseurs de leur maison, quand l’ouverture de la chasse fait résonner les bois des cris furieux de vos vilains chiens, et du bruit tonitruant de vos armes à feu.

-         Je n’ai pas d’arme à feu moi, je ne sais même pas ce que c’est.

-         C’est…

-         Tais-toi donc, vilaine Roussette ! Tu vas finir par faire pleurer mon petit ami. Les armes sont pour les vilains hommes. Tu n’as pas besoin d’en savoir davantage. Veux-tu que nous courions un peu autour du lac ?

-         Non ! Je préfèrerai écouter Roussette me dire comment, elle vit ici, toute seule, sans ami.

-         Mais qu’il est nigaud ce gamin ! Je ne suis pas seule, il a Gribouille, mais aussi toutes mes sœurs les fées des bois, des jardins, des poissons, des renards et autres. Les bois sont pleins de vie. Pas comme vos horribles villes toutes grises.

-         Ma ville n’est pas grise ! Tu dis des bêtises ! Et pourquoi, je ne vois pas les autres fées ?

-         Parce que nous ne nous montrons pas aux hommes. Quelquefois aux petites filles qui sont sans malice. Oups ! Je dois partir, il me reste peu de temps.

-         Peu de temps pour quoi faire ?

-         Peu de temps de repos, je travaille, moi ! Vraiment, tu es trop sot, tu ne comprends rien. Allez ! Salut Gribouille, le travail m’attend. Je dois y être dans cinq minutes. Je commence à neuf heures.

-         Au revoir Roussette ! À la prochaine.

-         Attends Roussette, c’est quoi le travail ?

-         Laisse Ludo ! Viens, suis-moi, je te ramène à ta mère et je t’expliquerai pendant le retour ce qu’est le travail.

 

Lorsqu’ils arrivent au lac, la maman de Ludo dort encore. Gribouille, après un dernier câlin à Ludo, rentre tranquillement à la maison. Pendant ce temps, la maman s’est éveillée. Ludo a bien tenté de lui parler de Roussette, la fée des renards, mais elle n’a rien voulu entendre.

 

Décidément pense-t-elle, mon fils ne manque pas d’imagination.

 

 

2/  

 

Il a quatre-vingts ans. L’âge de la sagesse diraient les indiens. L’âge de la sérénité disent les hommes de son âge. L’âge de la connerie disent les jeunes.

 

Elle, elle a quoi ! Entre dix-huit et vingt ans.

 

Il a le visage parcheminé des hommes qui ont vécu. Mais vécu quoi ? Comment ? Où ? Quelle est l’origine des stigmates de ce visage altéré par la vie ?

 

Elle, elle est aussi fraiche qu’une rose à peine éclose. Elle n’est pas seulement belle, il y a dans ses yeux des questionnements, mais aussi une volonté farouche de ne pas s’en laisser conter.

 

Qu’est-ce que ces deux-là ont en commun ?

 

Un chemin de vie, peuplé d’aléas, de batailles, de coups durs. Tout en eux est retenu. Fermé, comme leurs bouches qui ne sont plus que des lignes closes à toute autre expression, que ce mépris qui se dégage de chacun de leurs regards.

 

L’homme porte un bonnet de laine grise. Sous ses yeux de profondes poches, témoignages des heures passées à espérer une vie, qu’il n’a pas eue et qu’il a cherchée au fond des verres servis, dans quelques sinistres bistrots des ports où il séjournait quelquefois.

 

Son visage fripé par des jours sans rêves, par des matins gris, par l’absence de toutes émotions trop longtemps refoulées, a fini par se noyer dans un anathème brûlant. Les gens qui le croisent dans la rue ont souvent des moues de dégoût, parfois de peur, mais jamais de ravissement. Le ravissement ! En a-t-il seulement fait l’expérience ? Trouble, agitation, bouleversement. Tous ces mots sont sans consistance pour lui. Il ne les a jamais ressentis. Jamais il n’a tremblé sous la caresse ou le baiser d’une femme. Il n’a eu le droit qu’aux rapports tarifés des filles de taverne au fond d’hôtels miteux et sans âme.

 

Elle, justement aujourd‘hui, elle est là ! À la porte d’un de ces établissements sordides où les filles sans espoir se retrouvent, quand toutes les autres routes leurs sont devenues trop difficiles. Mais dans son regard, il y a pourtant cette flamme qui brille ! Cette flamme qui semble dire que tout n’est pas perdu ! Cette lumière venue d’on ne sait où et qui lui chuchote à l’oreille de continuer à se battre. Qu’il y a d’autres chemins que ce bouge sans avenir, ce mouroir aux illusions perdues. Son habit est fait de bric et de broc. Des trous d’usure apparaissent çà et là. Deux jeunes marins ont repéré la belle. Ils ont su voir la beauté au-delà des oripeaux qui la couvrent. Ils tentent de l’entraîner à l’intérieur de l’hôtel sordide. Mais elle résiste. Elle sait bien que si ce pas est franchi, il n’y aura pas de retour en arrière.

 

Au fond du bar, lui, l’homme fatigué observe ce qui se passe devant la vitrine. Il a vu arriver la pauvre môme. Il a capté le regard lumineux, mais sans joie, et aussitôt les souvenirs sont remontés. Horrible est la blessure ! Ses tripes se tordent. Oublier, ne pas se souvenir, fermer les yeux pour ne pas voir, ne jamais plus repenser à tout cela. Soixante ans qu’il lutte contre ses vestiges de son passé mort depuis si longtemps et toujours si présent, si actuel, que le simple regard de cette gamine a tout fait rejaillir. Il sait, qu’il ne doit pas replonger dans cela. C’est sa survie qui en dépend. Il commande une nouvelle bouteille. Il doit noyer la douleur qui ne demande qu’à le submerger. Il doit retrouver son calme. Rester de marbre devant ce qui continue de se dérouler sous ses yeux. Les marins qui commencent à s’agiter, qui ont trop bu, et qui commencent à rudoyer la gamine.

 

L’hôtelier lui a ramené la nouvelle bouteille. L’alcool qui glisse dans sa trachée soulève des volutes brûlantes qui calment les battements effrénés de son cœur. La porte de l’estaminet s’est ouverte et l’un des marins a jeté la gamine sur son épaule. Il demande une chambre au patron. La gosse hurle, se débat. Sous les rires goguenards des clients de l’hôtel. Trop tard ! Il s’est levé.

 

Lentement, il a pris son courage à deux mains. Sa voix ferme, le couteau dans sa main droite. Il a prononcé ces deux mots ;

-         Lâche-la !

-         Qu’est-ce que tu veux l’ivrogne ? Tu pourras l’avoir après.

Le marin n’a pas eu le temps de réagir. La lame s’est enfoncée dans son ventre. La petite en a profité pour s’échapper, tandis que le second marin tente, mais trop tard, de séparer l’alcoolique de son copain. Le barman a assommé l’assassin.

 

Le lendemain, les journaux titraient : « meurtre au port de Marseille. Un jeune marin de vingt-cinq ans a perdu la vie, la nuit dernière, dans le bar du « chat rouge ». On ignore encore ce qui a déclenché la bagarre. Le meurtrier a été appréhendé par la police. »

 

Dans sa prison, l’assassin sourit. Il a fait la paix avec son passé. Il a sauvé celle qu’il a perdue, il y a si longtemps, et qui depuis le poursuit sans relâche. Le crabe qui le dévore ne verra pas l’issue de sa peine en prison. Pour la première fois depuis cinquante ans, il est libre !

 

3/

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La petite sirène s’est laissé porter par le flot bleu de l’océan. Elle a tellement nagé qu’elle est épuisée. Elle avait tellement envie de revenir sur la plage de ses amours anciennes. Elle a donné sa longue chevelure d’ébène à l’horrible sorcière des mers. C’était le prix à payer pour pouvoir respirer à nouveau l’air de la terre.

 

Il faut dire que les sirènes n’ont pas la possibilité de rester trop longtemps à l’air libre. Mais de prince à l’arrivée, il n’y en avait point. La pauvre petite ignorait que les hommes vivent beaucoup moins longtemps que les sirènes.

 

Non loin d’elle, des enfants jouent à plonger de l’éperon rocheux dans les flots déchaînés. Ils ne l’ont pas vu c’est heureux.

 

Lorsqu’elle veut sortir de l’eau, elle découvre avec épouvante que la sorcière a été malhonnête avec elle. Si elle peut respirer sans gêne, elle ne peut pas sortir de l’eau, car l’horrible créature ne lui a pas donné de jambes. Elle a donc conservé sa queue de poisson. Que va-t-elle devenir coincée ainsi entre deux mondes ?

 

Un des gamins a fini par la repérer de loin. Tout doucement pour ne pas l’effrayer, il est venu à sa rencontre sous l’eau. Soudain, surprise, elle voit une tête de marmot émerger à côté d’elle.

 

-         Dis Madame, t’es une vraie sirène ?

-         Hélas ! Me voici condamnée à errer entre deux mondes, car la sorcière Ferrugia m’a trahie. Elle a pris mes beaux cheveux noirs, m’a donné cet horrible bonnet blanc et a gardé pour elle mes deux jolies jambes qui m’auraient permis de rejoindre le monde des hommes. À présent, je n’ai plus de place nulle part.

-         Tu as tort, moi, je veux bien être ton ami. Parle-moi de ton monde dans l’eau.

-         Que veux-tu savoir ?

-         Qu’est-ce que tu manges ?

-         Essentiellement du plancton et toi ?

-         Oh moi ! C’est facile, des frites et des steaks. C’est le plat préféré des garçons, dit toujours mon papa.

-         C’est quoi des frites et du steak ?

-         Les frites c’est des patates et le steak c’est du bœuf.

-         C’est quoi les patates et le bœuf ?

-         T’es trop drôle toi ! Tu sais vraiment rien ! Les patates, c’est des légumes, comme toi les algues. Le bœuf, c’est de la viande comme le poisson pour toi.

-         Quelle horreur ! Vous mangez des êtres vivants ?

-         Oui et alors ?

-         C’est monstrueux ! Pourquoi ai-je choisi de venir vivre ici, il fallait que je sois bien sotte.

-         Allez ! Ne t’en fais pas. Moi, maintenant que je te connais, je ne mangeai plus de poisson, c’est promis.

 

À ces mots, la petite sirène s’est évanouie et a coulé. Le petit garçon a plongé pour la sauver et il l’a ramené tant bien que mal au bord de l’eau. Il voudrait bien l’aider, mais il ne sait pas trop quoi faire ! Déjà, il veut garder la sirène, rien que pour lui. Il la couvre d’algues qui trainent ici et là, puis il repart en courant vers chez lui.

 

-         Papa, papa, il me faut du plancton !

-         Du plancton ? Pour quoi faire ?

-         J’en ai besoin, pour une amie.

-         Mais enfin, on ne trouve pas de plancton comme ça !

-         Mais c’est important, mon amie ne mange que cela.

-         Quel drôle de garnement tu fais! Allez ! Cesse donc de dire des sottises et va te changer.

 

Le drame des parents, c’est que bien souvent, ils n’écoutent pas leurs enfants. Alors, à votre avis, qu’est devenue la petite sirène ?

 

Maridan 5/03/2014



05/03/2014
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