Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

l'atelier du 11/06/2014

Fabrice était un homme très occupé. Il brassait des millions, et dans ce milieu de requins, il avait blindé son cœur. D’ailleurs, il n’avait pas encore rencontré le vrai amour. Il allait de femme à femme, toujours pressé et avide de plaisirs. Il s’épanouissait dans un loisir cruel qui lui rappelait un peu ses occupations. Où on doit se tenir à l’affut, foncer, et mettre à mal un concurrent… même le tuer. Il aimait la chasse. Sa fortune lui permettait d’accomplir, plusieurs fois par an,  des safaris en Afrique. Ça c’était de la chasse avec suffisamment d’adrénaline à la clef. Que du plaisir ! Tenir une vie au bout du viseur… Se sentir le maître, le Dieu…

 

Sur son lit d’hôpital, Fabrice, les yeux clos, revit ces instants de pur bonheur. Cela fait plusieurs jours qu’il s’est enfoncé dans un profond coma. Peu de visites, il avait fait le vide autour de lui. Pourtant, si on observait son visage, on aurait pu saisir quelques frémissements…

 

Il s’était donc envolé pour l’Afrique, au Kenya, où son guide l’attendait… Chose inconcevable, il s’agissait d’une femme. Une créature magnifique, grande, musclée, aux yeux phosphorescents et à une étonnante chevelure-crinière, laissée libre sur ses épaules. Il avait hésité…


Mais elle lui avait montré son accréditation.  Après tout pourquoi pas ?

 

Ils étaient donc partis. La jeune femme parlait peu, mais connaissait parfaitement son métier. Elle découvrait des pistes invisibles à d’autres… et ils s’enfonçaient dans la savane. Bientôt, ils abandonnèrent leur véhicule. Les traces d’une meute de lions les attiraient… Combien de temps progressèrent-ils ainsi ? Il se rendit compte que sa guide avait disparu… au moment où,  il aperçut une splendide lionne blanche. Une bête exceptionnelle par la couleur de sa robe, sa taille et sa force.

 

Elle fuit… Il se sent inexplicablement attiré par elle… Il en oublie sa guide… Il se rend compte qu’il s’est perdu… D’ailleurs, la savane se transforme, devient forêt fantastique, ornée de fleurs bizarres, gigantesques. Il arrive dans une clairière ! Un arbre extraordinaire le contemple.

 Image du Blog petitremy.centerblog.net

Oui, il a des yeux, pleins de sagesse, mais qui paraissent menaçants. L’arbre lui fait signe d’un geste branchu de s’approcher. Il voudrait se rebeller, il secoue la tête, il doit rêver. Pourtant, comme si une main géante appuyait sur ses épaules, il se met à genoux. L’arbre frémit et ouvre une bouche monstrueuse.

  • Écoute ! Homme nuisible ! Tu tues par plaisir, ton avidité est une menace pour la planète. Tu n’es qu’un fieffé égoïste. Tu vas connaître un monde que tu as méprisé, et tu vas souffrir.

Et l’arbre ouvre grand sa bouche qui devient une caverne. Il se sent poussé par une force irrésistible, il avance malgré lui, bientôt il est à quatre pattes… Il rampe comme un serpent.

  •  Oui, oui, c’est ainsi, ce n’est que le début. Il faut que tu apprennes.

Et il s’insinue dans le gosier de l’arbre qui l’avale en ricanant. Il tombe en hurlant ! Quel cauchemar. Sur son lit d’hôpital, pourtant, il ne bouge pas. Pas un frémissement sur son visage de  cire. Il ne sent pas les soins dont il est l’objet.

  •  Il n’a toujours pas montré signe de reconnaissance. Il dort.

Après une chute impressionnante qui fait siffler le vent à ses oreilles, il atterrit sur une surface douce, moelleuse. Une clarté caresse ses yeux fermés et lui fait ouvrir les paupières que la terreur avait closes.

C’est un paysage en demi-teintes, car le soleil se lève. Il est sur un sommet ; tout en bas, une vallée doucement éclairée, et une végétation luxuriante mais qui n’a rien d’africain.

De grandes fleurs inconnues forment des tâches multicolores. Les odeurs sont enivrantes. Cependant, il n’y a pas de bruit. Mais tout à coup, un battement d’aile, puis un frôlement. Un insecte ! Mais quelle surprise ! Un papillon ; non, un groupe de papillons qui agitent leurs ailes diaprées… Et ô stupeur ! Un être vivant liliputien. Une fillette ailée qui tient des rênes, fils d’araignées, dans ses mains. Les papillons volent autour d’elle. La tirent-ils ? Ou bien est-ce elle qui les promène comme de jeunes chiens ?

 

Elle tourbillonne avec eux, elle rit, gracieuse, ses longs cheveux dorés flottent derrière elle. La fillette le considère avec une certaine méfiance.

 

  • Comment es-tu venu ici ? Il n’y a que quelques humains morts en attente de l’au-delà, choisis parce que perfectibles, qui viennent ici. Tous d’anciens chasseurs. Or tu n’es pas mort !
  • Je n’en sais rien. Je ne me souviens de rien… Si de ce camion fou en face de moi !

 La petite fille papillon le considère un instant.

  •  Bon, et bien viens, je vais te montrer, t’expliquer ce monde.

Et avec un petit geste, elle lui attribue des ailes. Il sent l’air doux le baigner, le laver. Il renait. La petite créature ailée l’emmène sur une île dans la rivière. A sa surprise, il aperçoit des groupes formés d’humains et d’animaux. De grands carnivores avec des herbicores, certains amicalement enlacés.

  • Tu vois ! dit la petite fée papillon, ici c’est le règne de l’amour. Pas d’agressivité. A quoi bon ? Le loup aime l’agneau, le lion la gazelle, et il n’y a plus de chasseur, ajoute-t-elle en le regardant gravement et avec reproches.

L’homme ébahi contemple une lionne allaitant un bébé chimpanzé, une éléphante un bébé tigre… et tous ces bébés animaux dans une sorte de crêche batifolent ensuite. Et les hommes ?

Il en aperçoit quelques-uns qui arrivent avec timidité ; ils doivent soigner ces animaux qu’ils ont tant méprisés et persécutés. Ils les brossent, les massent, font les pitres pour les amuser.

 

  • Oui c’est ainsi, les chasseurs doivent réparer leurs crimes. Oh ! Ce n’est pas évident. Au début, ils se rebiffent, se sentent humiliés, mais avec le temps, ils évoluent. Et quand ils ont compris tout le mal qu’ils ont fait, qu’ils pleurent de regret… alors ! Ils sont pardonnés et peuvent partir.
  • Où ?
  •  Cela tu ne le sauras pas.

 

Tout le jour, la fillette papillon le guide dans cet autre onde. L’homme se sent peu à peu ému. Sa petite guide le séduit… Il ne s’attendait pas à une telle maturité chez une enfant…

Une enfant ? Vraiment ? plus le jour avance, plus la fillette se transforme. Elle est moins enfantine, son corps change, prend des formes féminines. L’homme se sent attiré par cette fille-fleur qui devient femme. Son cœur change aussi. Pourquoi avoir tué par plaisir tant d’êtres vivants ? Qu’est-ce que cela lui avait apporté ? Il ne mangeait même pas ses victimes. Non, pure cruauté dans ce jeu. La jeune fille lui prend la main au moment où le soleil se couche derrière un lit de nuages bleus. Une nuit légère, illuminée d’étoiles et de lucioles emplit le ciel. De grandes fleurs nocturnes se dressent et encadrent une sorte de trône. Et ô surprise ! Sa jeune ado blonde s’étend mollement, attirante en diable sur un dôme de mousse… mais est-ce vraiment elle ?

 

C’est une jeune femme brune, sexy, vrai papillon de nuit avec des élytres mousseux en couronne duveteuse qui le contemple. Son corps parfait, à peine caché, même dévoilé par une tunique transparente. Elle le considère en souriant un doigt sur la bouche, comme pour lui dire de se taire. Il se trouve alors transporté de passion. Son cœur fond. C’est celle qu’il a tant attendue. Son cœur saigne à l’idée de la perdre.

La jolie créature lui adresse un sourire qu’il ne peut déchiffrer. Il tend les mains vers elle en supplique…


Alors, il y a une nouvelle transformation. La fille papillon grandit, prend de la taille, ses traits s’estompent… et il croit apercevoir une lionne, la lionne blanche et blonde qui l’a attiré… mais déjà les traits se brouillent. La lionne se change en femme magnifique, blonde au regard magnétique, à la grâce féline. Il se frotte les yeux. Cette créature l’emporte sur la jeune beauté brune par sa beauté majestueuse. Pourtant son cœur est partagé.

 

  • Où est la jeune femme brune ?
  • Mais c’est moi ! lui répond le papillon de nuit.
  • Toi ? La lionne ?
  • Oui, et c’était toi aussi ta guide ! Moi qui t’ai conduit ici. Je suis la reine des lieux. Je t’ai attiré et éduqué sous la forme de papillons. Tu n’étais pas prêt à m’accepter sous forme de lionne, ô le chasseur impitoyable ! Je devais t’apprivoiser ! C’est fait ! Tu es maintenant à ma merci.
  • Que veux-tu de moi ? Je t’adore de toute mon âme, ô déesse, que tu sois lionne blonde, papillon de nuit ou guide ténébreuse à la folle crinière brune.
  • J’ai voulu te montrer ta cruauté et ce qui pourrait être.
  •  J’ai compris. Je t’en prie, laisse-moi auprès de toi. Je te servirai comme les autres hommes que j’ai aperçus. Par pitié !
  • Mais tu n’es pas mort, toi ! Tu es entre deux états, entre deux mondes. A l’hôpital, où tu gis sur ton lit, on espère que tu vas te réveiller de ton coma. Et on fait tout pour t’en tirer.
  • Non, non, je ne veux pas ! Laisse-moi ici, de grâce. Je t’en prie.

Mais déjà un vent violent s’empare de lui, il se sent aspiré et recraché par l’arbre colossal. Et dans son désespoir, il arrive à faire palpiter ses yeux clos.

  • Tiens, on dirait qu’il a une légère réaction, déclare une aide-soignante à sa collègue. On en a vu certains qui arrivaient à se réveiller au bout de plusieurs semaines, voire des mois.
  • Non, non, je ne veux pas me réveiller ! Laissez-moi partir. La reine lionne m’attend. Je la servirai à genoux. Et il sent son cœur s’emballer.

 

Viviane 17/06/2014



18/06/2014
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