Les mots de Montpellier

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Loulou et le Griot

Loulou et le griot

 

         Le blizzard frappe les carreaux. Il s’inviterait volontiers autour du foyer où crépite joyeusement le feu. Furieux, il plante ses crocs dans les volets tandis qu’on le laisse de côté.

 

          Pendant ce temps, bien au chaud dans la maison, Loulou rêve toute éveillée en écoutant craquer le vent. Assise devant la table, elle ouvre le Grand Atlas. Dans quelques années, quand elle sera grande, Loulou voyagera autour du monde en avion, en bateau, pourquoi pas en montgolfière ? Elle parlera au moins cinq langues et sera une grande aventurière. Mais pour l’heure, elle ferme les yeux et pointe un doigt au hasard sur le grand livre. Afrique, Sénégal, Dakar. Ça sonne bien Dakar, ça sonne comme départ.

 

         – Loulou as-tu fait tes devoirs ? Demande sa mère

         – Oui maman, dit elle rêveuse, tout en lisant dans le Grand Atlas.

 

         SÉNÉGAL : Pays de l’Afrique de l’Ouest, bordé par l’océan atlantique à l’ouest, la Mauritanie au nord, le Mali à l’est et la Guinée au sud. Le pays doit son nom au fleuve qui le borde au nord et à l’est et prend sa source dans les montagnes de Fouta Djallon.

Le climat désertique au nord devient tropical au sud. Composé de plusieurs ethnies on compte : les Wolofs, les Peuhls, les Toucouleurs, etc.

 

         – Maman, c’est quoi une ethnie ?

         – C’est un peuple avec ses coutumes et ses traditions... Pourquoi me demandes-tu ça ?

         – Pour rien, heu juste pour savoir.

 

         Les mots l’interpellent. Dans sa petite tête, les mots l’appellent.

Elle regarde le bois se consumer dans la cheminée. Les flammes rouges, violettes, bleues, orangées s’animent curieusement. Incroyable, le charbon noir laisse deviner leurs peaux couleur ébène, tandis qu’elles dansent, bondissent, s’échappent, espiègles dans un crépitement de boubous colorés. Les flammes deviennent brusquement des femmes.

« Kaay danu t’attendons ». Les flammes femmes chantent en langue de feu.

 

– Long est le chemin qui te mènera chez nous.

Tout est prêt pour te recevoir

Même si cela te semble bizarre

Ouvre ta porte au blizzard.

Et laisse faire le hasard.

Des flammes dans les yeux, elles éclatent de rire.

Loulou est fascinée, envoûtée. Le grand marabout s’est déplacé spécialement pour elle, il a lu dans ses pensées. Lui seul sait comment et pourquoi le voyage se fera. Sans hésiter, elle enfile son anorak, ouvre la porte un peu obnubilée, sous le charme du grand sorcier. Elle sort de la maison.

 

         Aussitôt, le vent l’emporte au loin dans la forêt. Le vent lui souffle dans l’oreille et elle voit les grands oiseaux dans le ciel gris.

 

         – Ce sont les grues qui migrent en direction de l’Afrique, murmure le vent.

 

 Tandis qu’il lui raconte les oiseaux migrateurs, un oiseau blanc qu’elle connaît bien parce que c’est le jar de sa ferme se plante devant elle. Il est trois fois plus gros que d’habitude. Étonnée de le voir ici et si grand, elle interroge le vent.

Le jar lui répond que c’est une poussée de croissance pour les besoins de l’histoire.

 

– Va falloir que je te porte. OK. Si tu veux voir le Sénégal, grouille-toi : j’ai pas que ça à faire.

 

Loulou n’a pas du tout envie de voler avec ce goujat grognon goguenard.

– S’il vous plaît, bizarre blizzard, je ne veux pas d’un compagnon comme celui-là. Il est malpoli.

 

– Dac, dac fillette, je m’excuse, répond le jar. On a tout notre temps. Mate entre mes plumes. C’est ti pas douillet ce petit duvet ! Y a même un coussinet pour tes fesses et un dossier. Il est pas gentil Jartou ! Jartou c’est mon nom, fillette.

 

– Bien monsieur Jartou. J’accepte de monter avec vous à une condition. Je ne m’appelle pas fillette. Mon nom c’est Loulou, dit Loulou en prenant place.

 

– Maintenant que les présentations sont faites, rétorque le blizzard, attention au départ.

 

Il souffle si fort, que les voilà partis dans les airs. Le jar emportant la petite au-dessus de la terre. Par delà l’hiver glacé, les étangs givrés, les épais brouillards. Bientôt, le vent se fait plus caressant. Un doux zéphyr murmure des promesses d’aventures parfumées et colorées. Ils sont juste au-dessus de la grande bleue, en bas c’est l’immensité bleu du ciel contre la mer.

 

– Hé ! Loulou, jette un œil à tribord. Ce sont les flamants roses. Qui sont un peu pâlots, certes depuis plus d’une semaine z'ont pas becté une seule crevette... Maintenant, tu vas voir la méditerranée de prés fillette.

 

Le jar pique du nez.

 

– Attention Jartou on va s’écraser.

 

– Pas de panique, je contrôle la situation.

 

Rien du tout, Jartou n’a rien contrôlé. Tous deux flottent dans l’immensité désespérément bleue. Le Jar que l’on croyait imperturbable, sans peur et sans reproche, se noierait volontiers dans ses larmes, découragé ! Mais Loulou est là pour lui remonter le moral.

         – J’aurai cru l’eau plus froide. Dit-elle désinvolte.

 

 À peine a-t-elle parlé, que la mer s’agite. Avec tant de violence, une énorme vague déferle. Avant de couler, Loulou voit un monstre marin de vingt mètres sur dix, plonger puis resurgir des profondeurs abyssales. Bien qu’elle ait déjà vu des baleines à bosse à la télé, elle est loin d’imaginer en trouver une en plein milieu de la méditerranée. Inouï. La baleine récupère le jar et la fillette sur son dos, les porte en croisière tranquillement à travers une mer calme. Loulou et Jartou s’émerveillent et jouent avec les vagues. Bien plus loin, délicatement, elle les fait glisser sur sa queue. Prend son élan, et les jète dans les airs. Nos deux compagnons se retrouvent dans le ciel, effectuant d’incontrôlables sauts périlleux avant, et renversé. Finalement, ils dégringolent tout à trac sur le sable doré d’une plage inconnu.

 

 Tourneboulés, des milliers de baleines devant les yeux. Laissons-leur le temps de se remettre de ce choc sidéral.

 

         – Ça va ?

– Ça peut aller ! et toi ?

– Je suis entière. C’est sûrement l’Afrique ici. Mais c’est que le début. Va falloir traverser le Maroc puis la Mauritanie...

 

-       Salem aleykoum. Labbes ? La compagnie air Maroc et nous-mêmes espérons que vous avez fait bon voyage, Soyez les bienvenus dans notre beau pays. Comme vous pouvez déjà le remarquer, le pays est beau, mais chaud, donc je vous propose de vous escorter durant votre séjour pour la modique somme de 10 dirhams.

 

         Le comité d’accueil, un chameau et un âne d’un tempérament un tantinet mercantile proposent un marché.

 

– Je fais le taxi, déblatère le chameau.

– Moi aussi, brait l’âne.

-10 dirhams la course. Déblatère le chameau

– Je te la fais à 9 dirhams. Brait l’âne

 

-8 dit le chameau

-7 dit l’âne

 

6

5

4

3

2

1

– Moi c’est gratis reprend furax le chameau

– Qui dit mieux, moi je paie 1 dirham pour celui qui monte sur mon dos réplique l’âne effrontément.

 

– Stop, vous allez vous arrêter oui ! On vient juste de sortir de l’eau. C’est pas le moment de nous embrouiller. Mais puisque vous nous offrez de nous conduire gratuitement, nous acceptons. Jartou, tu prendras l’âne et moi le chameau. En avant !

 

 Ils s’en vont cahin-caha.

Jartou et Loulou déambulent sous le soleil couchant dans le soir d’un pays jaune et bleu nuit. Il se fait tard, peut être minuit lorsque dans le lointain la poussière tourbillonne. Une énorme toupie de sable s’approche dangereusement de nos amis, puis stoppe sa course et l’on entend une grosse voix surgie de nulle part :

 

– le blizzard m’envoie vous escorter. Je m’appelle Chargui vent du désert. Je me suis mis en tornade, votre voyage n’en sera que plus court.

 

Loulou et Jartou remercient l’âne et le chameau puis se laissent enrouler par le vent, au cœur de la tornade sans aucune appréhension, comme s’il n’y avait rien de plus normal. En un instant d’éternité les voilà arrivés à destination.

 

La grosse voix se fait plus fluette. Le sable s’éparpille, les laissant sortir.


– Voilà c’est ici, bon vent les amis.

 

– Dieua et cimer Guichar, répond la fillette avec beaucoup de mal. C’est pas rien d’aller si vite, ça vous embrouille un peu et les mots se mettent à l’envers.

– Adieu et merci Chargui.

 

Autour d’eux, c’est le grand marché de Dakar avec ses clameurs, ses couleurs flamboyantes ses odeurs enivrantes.

 Mangues, papayes, goyaves, jujubes, poisson frais et moins frais. En boubous verts, bleus, jaunes, violets, les femmes comme des flammes s’agitent bruyamment et vendent leurs produits dans leur langue colorée.

  

         Loulou étourdie par la foule aperçoit dans un recoin un vieillard solitaire, assis immobile. Elle s’approche de lui pendant qu’il se retourne et ramène une calebasse montée d’un long manche sur lequel sont tendues quelques cordes de nylon. Il joue. Il chante. D’autres musiciens le rejoignent : un djembé, un balafon, une kalunka. Le vieux chante sur sa kora, dans une langue inconnue qui fait battre les cœurs et qui charme l’enfant.

Ses mots se perdent dans sa chanson. Les paroles dansent dans les airs, sautent, bondissent et se déhanchent.

 

Subjuguée, Loulou attrape son jar et danse avec jubilation au rythme des tam-tam et la voix du vieux sage écrit dans les airs :

  

– Je suis Maloumé le griot. Je chante et je raconte les paroles de sagesse et de connaissance du vent. Longtemps, j’ai chanté à qui voulait m’entendre. Les gens venaient nombreux m’écouter et prendre conseil. Mais aujourd’hui plus grand monde ne vient. Il y a la TV, internet, alors... ça m’inquiète. Enfin, tu es venu, toi. Peut-être que… sais-tu Loulou, tu t’appelles Loulou n’est-ce pas ? Depuis toujours j’habite ce pays, je ne l’ai jamais quitté que pour regarder l’araignée qui tisse sa toile... la pluie fine qui chante... l’orage qui gronde... le serpent qui danse et j’ai tant appris,

 

 Toi aussi, tu seras colporteuse du vent.

Chez toi, là-bas

Tu iras parmi les gens

Raconter les merveilleux pays et les petites choses qui composent leurs vies.

Tu leur diras comme sont belles et précieuses leurs vies si petites, mais si belles et

 Si précieuses. Avec ta voix, tu chanteras la parole du vent.

 

Réveille-toi Loulou,
Peut-être, tu iras un jour aux quatre coins du monde

Peut-être, tu croiseras la baleine à deux bosses

Et Chargui et l’immensité bleue ou les sables ocre rouge

 Tu monteras dans une montgolfière et volera sur l’oiseau blanc

Mais pour ceux qui n’iront pas,

Il est beau le chemin d’ici

Parce qu’ils ont le ciel, l’air et la terre pour eux en

Cadeau et tant d’autres choses encore.

Réveille-toi et raconte comme c’est beau !

 

Véro



15/01/2014
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