Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Le collage de Véro

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         Cachée derrière le grand baobab, je l'observe en secret, un bébé lémurien dans les bras .

 

        Le rouge ocre de la terre parcourt sa peau noire et dessine les saveurs musquées salées de son corps bandé. Tendu comme un arc au ciel, l'homme luisant de sueur impose sa volonté. Peu importe l'effort, peu importe le sang qui palpite dans ses veines, peu importe la douleur.  Il soumet la matière.  Sa peau, son souffle son ventre écoutent ce que lui dicte l'élément.  Ce mystérieux dialogue se transforme en un fascinant combat où l'homme animé d'un impérieux désir accommode la nature primale, l'assaisonne d'un savant dosage d'effort pimenté, épicé puis impose sa forme à l'ordre initial. Sa détermination est comme un four brûlant où pêle-mêle s'entassent les ingrédients d'un repas pantagruélique fait d'audace d'orgueil et de pouvoir.

     Tandis qu'il s'affaire à ce qu'il a à faire, non loin de lui le placide troupeau d'insouciantes brebis  qui paissent en toute tranquillité. Pourvues de mâchoires surdimensionnées et de boîtes crâniennes menues menues, elles papillonnent d'un menu à l'autre.  Graminées, fougères accompagnées de  petits bleuets et bruyères râpées pour le dessert. Elles s'en donnent à cœur joie. Etonnant, personne pour les surveiller. Soudainement, une brebis prend la parole et s'adresse au troupeau. Oui, cela paraît surréaliste, mais c'est ainsi. Voici qu'elle s'exprime.

     - remplir leurs grands gosiers, servir de garde-manger. Voilà ce qui nous attend mes sœurs : finir en panse farcie de brebis dans leurs assiettes, sans compter qu'ils nous volent notre lait pour leurs petits fromages. Qu'est-ce que vous croyez ? Qu'on est là pour profiter du bon air et qu'ils sont bienveillants envers nous. Laissez-moi bêler. Votre naïveté m'afflige. Je suis une brebis galeuse  et volubile. Soit. Mais je vous dis, fuyons mes sœurs. Empruntons la voie des volubilis, si jolis volubilis qui pendent en lianes sucrées de lumière et de soleil. Allons, dépêchons et rejoignons la montagne, retournons vers la nature sauvage comme autrefois quand nous étions libre.

Et les autres de répondre :

     - finir dans un gosier ou servir de garde à manger ? Qu'est-ce que tu racontes ?  la panse farcie de brebis ....  N'importe quoi.  Laisses nous savourer cette herbe bien grasse et vas-y seule te délecter sous la tombée négligée des volubilis en lianes sucrées de soleil et de lumière. On en a assez de tes élucubrations.  Allez, laisses nous, sinon on va le dire à la femme du bas celle que tu vois de dos. On va lui dire toutes les sornettes que tu nous racontes.

     Je sors de ma cachette, sans que l'homme ne me voit, laissant le bébé lémurien qui ne me sert à rien sur un branche pas très haute. Décidément quel drôle de monde!
J'essaie de comprendre ce qui se passe. Mais plus de paroles, que des bêlements. J'ai eu la berlue ou alors j'ai été piquée par la mouche strum, celle qui vous donne du rhum dans le cerveau. En scientifique que je suis, cela ne perturbe pas dans la mission qui m'a été confiée. 


     A vrai dire, j'ai rien à voir avec les bébés lémuriens. Je ne suis pas zoophile mais ethnographe J'enquête sur les femmes vues de dos. Je me dirige donc sur la berge qui borde la rivière tumultueuse et de loin je l'appelle.

     - surtout ne te retournes pas. Ton dos couleur ébène est si beau que je voudrais savoir. Que va-t-il tomber dans ton panier d'osier? Est-ce l'or qui dort dans l'eau, que tu veux récolter? Ou les poissons d'ombre et d'argent qui filent dans le torrent?  Et pourquoi cette cruche accrochée à ta taille ? Surtout ne te retournes pas.

     - comme tu peux voir, dit la femme, sans se retourner, le courant est puissant, je ne dois pas me laisser entraîner. Je te dirais ce que je veux attraper après. Mais avant étrangère de la page, regardes à ta droite un peu en bas en retrait. Tu les vois, toutes deux, occupées à fumer leur tabac de Niaoulé.  Dis leurs de retourner garder le troupeau, on ne sait pas ce qui peut leurs passer par la tête à ces brebis.  Manudi bô se fâchera s'il apprend qu'elles ont laissé les brebis. Elles seront punis de leur désobéissance. Et dieu seul sait ce qui leur arrivera. Il est occupé plus haut à façonner les pointes de flèches et moi je suis dans l'eau jusqu'à la taille. Je compte sur toi étrangère de la page.

 

     - Justement il y en a une de brebis qui...

     - Vas, vas vite leur dire...Avant qu'un malheur ne se passe.


     Je me dépêche. J'arrive vers les deux jeunes filles.  Essoufflée, je raconte que la femme se fait du souci et qu'elles devraient partir au plus vite garder le troupeau d'autant qu'une brebis sème le trouble parmi les autres. Je suis inquiète pour elles. L'homme du haut ne semble pas un tendre. Elles risquent gros à rester sans rien faire. Visiblement ma mise en garde ne les inquiète pas. Elles me sourient, me donnent à fumer du tabac de Niaoulé. Je ne peux pas refuser, poliment je prends la cigarette, la porte à ma bouche. Brusquement mes yeux se voilent, tout s'obscurcit, je deviens pâle, je m'évanouis.

Lorsque j'ouvre les yeux, je suis dans ma cuisine, de l'ail dans la main, j'entaille le gigot, et j'ajoute du thym et j'enfourne aussitôt...

 

Véro 30/10/2013



06/11/2013
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