Les mots de Montpellier

Les mots de Montpellier

Texte libre par notre amie Elfina

Quadrilon 

 

Kim Dung, ma nièce de Montréal, soucieuse de mon moral, m’envoie de temps à autre des blagues pour, dit-elle, m’arracher un rire qu’elle entend très bien de loin. Photographier mon rire comme avait dit feu mon époux. En voici un exemple sur l’interprétation des mots.

 

J’ai passé un coup de fil à un ami ingénieur pour lui demander ce qu’il devenait. Il m’a répondu qu’il travaillait sur « Le traitement aquathermique des céramiques, du verre et des métaux, sous environnement contraint ».

J’ai été très impressionnée. Pour tenter de mieux comprendre, je lui ai demandé des explications. Il m’a déclaré : « qu’il lavait la vaisselle à l’eau chaude sous la surveillance de sa femme ».

 

Une autre fois, lors de sa visite à Paris, lorsque je proposai de héler un taxi pour nous aider à nous débarrasser du transport encombrant de ses nombreuses emplettes, elle me répondit fermement qu’au Québec, elle ne roulait qu’en BMW. Donc inutile de chercher en pure perte un taxi de cette marque luxueuse vu la file des voitures embouteillées et bloquées à la station même des taxis. Une fois toutes les deux bien installées au métro, je lui demandai, perplexe, d’où lui venait cet amour inconditionnel pour cette marque allemande. Aimer le luxe, on peut comprendre, mais pas à ce point.

 

Sans rire, elle me répondit que BMW veut dire prendre le Bus et le Métro puis Walk (marcher) jusqu’à la maison. Quelle délicieuse et délicate attitude pour m’épargner le paiement de la course en taxi qui allait devenir astronomique vu l’embouteillage monstre ce jour-là dans les rues de Paris !

 

C’est en pensant à son affection que le mot « quadrilon » a atterri dare-dare l’autre jour sur mon clavier, telle une plume à la recherche d’un asile pour exister.  A une amie plus jeune d’une quinzaine d’années et qui s’avise de rattraper (!!!) mon âge canonique, animée qu’elle est probablement de cet empathie pour les tréfonds inavoués de ma vieillesse, j’envoie ces mots :  « Je pratique le quadrilon (?) sur un quadrige dont la vitesse du temps de course vers le départ définitif dépasse de loin celle de toutes les Jaguar et autres Ferrari réunies. A moins que tu ne possèdes le Concorde ». Bon courage à toute personne qui cherche ici à comprendre ce hachis sémantique !

 

Décidément « si jeunesse savait et vieillesse pouvait » le monde tournerait autrement.

 

Ceci dit, il m’est devenu indispensable de vous expliquer ce que j’entends par ce mot niché dans ce galimatias. Bien sûr, il n’y a aucune trace dans mon Grand Robert chéri. Quadrige oui, mais nulle part de « quadrilon » (*).

 

Outre le BMW que je pratique à Paris, ici à Montpellier, je dispose aussi du Tramway. D’où ce « quadri » de TBMW. Mais « lon » ?

 

Du vietnamien, ma langue maternelle, « lon » veut dire une mesure de riz. Au Viet Nam, début du 20ème siècle, des marchands ambulants utilisaient une boîte cylindrique en métal fermée à sa base, comme contenant mesurable et fixaient le prix selon le nombre de volumes vendus après rasage de l’excédent de riz à l’aide soit d’une règle soit simplement avec son index. De cette très rapide opération, certains, peu scrupuleux voire pas du tout et avec une dextérité incroyable, réussissaient à grappiller de-ci de-là quelques grammes à chaque vente et en fin de tournée, ce riz habilement subtilisé aux dépens de leurs clients (certains étaient bien plus défavorisés qu’eux) s’incluait d’office aux profits du jour.

 

D’autres souvenirs venus des profondeurs de l’enfance viennent se greffer à ce mot qui signifie aussi « boîte de   conserve » sans précision spécifique quant à sa forme. Mes jeunes camarades de jeu et moi, nous utilisions les boîtes vides de conserve de sardines pour fabriquer des sampans. Notre chauffeur se révélait être d’une aide des plus précieuses pour les rendre maniables à notre seule portée. Du papier avait été astucieusement incorporé pour nous éviter d’être blessés par le métal. Une simple ficelle glissée à travers un trou et tirée par nos petites mains se transformait à vue d’œil en moteur à propulsion et la partie aux trois-quarts soulevée du couvercle, bien enveloppée de papier journal servait de voile. Selon leur taille, les sampans et autres barques étaient remplis de passagers bien colorés : les grains jaunes de maïs, les haricots blancs et rouges, fournis en douce par nos chères cuisinières qui se chargeaient en plus de nettoyer à fond toute ma flotte devenue de plus en plus importante (tenus bien à l’écart du secret des génies tutélaires qui hantaient uniquement les dépendances de la maison, mes parents se réjouissaient que les sardines en boîte eussent enfin trouvé ma faveur !) Et pour donner du poids à l’équipage, nous ajoutions des noyaux noirs bien lisses de tamarin et quelques cailloux pour une meilleure glissade.

 

 

 

Que de courses frénétiques sur le sol cimenté de notre cour intérieure !

 

Que de traversées fabuleuses le long du réservoir d’eau de pluie guidées et pilotées par nos seuls petits doigts !

 

Déjà à cet âge bien tendre, je rêvais de voyager …

 

 

 

C’est terrible un mot ! On ne sait jamais où il nous mène …  

 

Surtout s’il voyage et nous entraîne dans son sillage …

 

 

 

Elfina

 

Ermitage-sur Lez

 

10/03/2019

 

 

(*)  Quadrilon = nom d’un médicament portugais (trouvé sur Internet)



10/03/2019
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